Discussion
I)
Représentativité des
triathlètes interrogés
Le critère de représentativité des individus choisis par rapport au groupe d’origine apparaît comme l’une des préoccupations majeures des études. Dans un souci permanent de pouvoir généraliser, étendre à l’ensemble de la population les observations et les interprétations effectuées sur quelques personnes, le chercheur est souvent contraint à nuancer ses propos, modérer ses prises de parti, laissant ainsi dans cette crispation rationalisatrice une grande part de la richesse de son matériau et de l’originalité de son travail.
Pour Michelat (1975), « aucun échantillon ne peut être considéré comme représentatif dans une étude qualitative »[1], cette utopie d’une incontestable objectivation se heurte à l’unicité et la spécificité de tout individu. Chaque homme étant un être particulier, il ne peut donc représenter, ni être représenté totalement par un autre individu, JC Kaufmann (1996) souligne donc que l’important est d’éviter un déséquilibre manifeste de l’échantillon.
Dans cette étude sur l’ultra triathlon, j’ai donc été amené à établir différents critères et tenir compte certaines contraintes afin de sélectionner les individus à interroger.
Le critère principal fut la participation à au moins deux épreuves d’ultra triathlon (à partir du double iron man) depuis l’existence des compétitions, ceci afin d’éviter de prendre en considération des individus qui n’en auraient fait qu’un, plus ou moins par hasard (si toutefois on peut parler de hasard pour ce qui est de l’engagement sur ce type d’épreuve…).
Pour des raisons de facilité je me suis également limité aux athlètes français
Je me suis tout
d’abord heurté à la taille relativement réduite de ce groupe de sportifs, en
effet, on recense seulement 31 français ayant participé à au moins deux ultra
triathlons depuis 1985 (données IUTA, voir statistiques en annexe) et l’on ne
compte que 7 français inscrits sur des épreuves du circuit mondial en 2003. Ce
groupe de pratiquant est relativement restreint, les athlètes habitent aux
quatre coins de
J’ai pu ainsi m’entretenir avec quatre individus :
Albert : ultra 1, région parisienne, vice champion du monde, ayant effectué toutes les courses du circuit mondial en 2003
Boris :
ultra 2, habitant
Claude : Ultra 3, Colmar, « le patriarche » de la discipline, la référence en la matière, 3 fois vainqueur de la coupe du monde, champion du monde du déca triathlon, multiples podiums, avec à son compteur plus de 60 courses en ultra triathlon
David : ultra 4, Colmar, champion du monde, ne réalisant que quelques courses en ultra dans l’année.
J’ai obtenu ainsi un panorama assez complet des différentes personnes que l’on peut retrouver dans le monde de l’ultra triathlon, s’y investissant plus ou moins, à court ou à long terme avec des niveaux et des ambitions variés.
II)
Une interprétation
nécessaire
Même si elle cherche à tendre vers un certain objectivisme, une étude implique forcément des prises de positions, des choix, des interprétations de la part de son auteur. Au cours de mon travail, j’ai été confronté à ce problème, à savoir qu’une même observation peut entraîner des explications différentes voire opposées, des éléments pouvant ainsi rapprocher l’ultra triathlon d’un sport traditionnel ou d’un sport moderne selon l’aspect considéré.
Le déroulement « en boucle » de la course à pied et du vélo sur circuit fermé renvoie à la standardisation des sports anciens mais peut également être perçu comme un moyen de favoriser la communication, les relations humaines et contribue à en faire un sport moderne.
De même, on peut retrouver dans la notion d’auto-contrainte et le constat d’un dénuement presque total face aux épreuves, assurance d’un effort authentique, aussi bien les caractéristiques des sports anciens qu’une sorte de réaction à la société moderne (confort, facilité de vie, superficialité…). Ce phénomène doit donc conduire le chercheur à une prudence permanente, il se doit de prendre en compte la multiplicité des points de vue, ne pas s’enfermer dans son optique qui, si dans son esprit est évidement la seule digne d’intérêt et la meilleure qui soit, puisque née d’un esprit supérieur (le sien), peut vite se transformer en œillères restreignant la réalité à ce qu’il souhaite y trouver.
III)
Des paradoxes
multiples, reflet de la complexité des sociétés modernes
1)
Construction/destruction de
repères
Les athlètes cherchant par l’intermédiaire de leur pratique à la fois à trouver des repères stables (temporels, spatiaux…) notamment au travers de l’entraînement (heure et lieux fixes) et de la planification d’objectifs, afin d’appréhender l’existence, d’y mettre de l’ordre. A la fois à perdre ces repères habituels grâce aux compétitions, leur procurant des sensations extraordinaires, le vertige, le risque, dans un cadre hors du commun. L’activité assurant ainsi une sécurité affective et cognitive quotidienne et garantissant des émotions exceptionnelles, un dépaysement, une rupture éphémère avec la banalité.
2)
Isolement/communication
L’aspect individuel de la pratique, la rigueur personnelle dont les athlètes font preuve durant les entraînements, leur profonde attirance pour l’effort solitaire s’oppose radicalement à l’aspect collectif des compétitions qu’ils soulignent tous. La fraternité et l’entraide remplaçant l’isolement et l’individualisme pour faire naître des amitiés profondes, des relations humaines fortes. Cette pratique n’engageant apparemment que l’individu se révèle avant tout un puissant moyen de communication, permettant d’en apprendre autant sur soi (ses possibilités, ses limites…) que sur l’autre, de se découvrir que de découvrir le monde qui nous entoure.
3)
Marginalité/Reconnaissance
Les athlètes interrogés reconnaissent qu’ils recherchent des choses « que tout le monde ne vit pas », ils cherchent dans ces défis hors du commun une façon de se différencier de l’individu moyen, d’affirmer une certaine originalité. Mais paradoxalement, en même temps qu’ils revendiquent cette marginalité, ils tentent de la combattre en essayant de promouvoir leur discipline, de l’ouvrir au public et à plus de participants. Ils admettent tous en effet, qu’un essor de la pratique ne serait que bénéfique, mais dans le même temps avouent leur attirance pour sa confidentialité et doutent de leur engagement si les compétitions réunissaient plus de monde.
4)
Rationalité/Démesure
Les individus que j’ai pu rencontrés apparaissent profondément censés, d’une sagesse rare, d’une rationalité exemplaire. L’entraînement est minutieusement planifié en fonction d’objectifs soigneusement définis, la préparation ne laisse rien au hasard, le corps est l’objet de toutes les attentions, et ils tentent de concilier leur vie sportive avec leurs obligations familiales, professionnelles pour arriver à un certain équilibre.
La nature des épreuves, la démesure des compétitions, le temps des efforts, les distances parcourues et les souffrances endurées s’inscrivent aux antipodes de cette rationalité, les athlètes, d’habitude si modérés, reconnaissent qu’« elles ne sont pas raisonnables » (U1/86), que ces efforts sont excessifs, absurdes. La modération, la retenue et l’intelligence des athlètes laissent alors place à un acharnement infondé, souvent incompréhensible aux non initiés, et la volonté de finir à tout prix, le refus de l’abandon les conduit à dépasser les limites du raisonnable, allant jusqu’à mettre en péril leur intégrité corporelle.
Le monde de l’ultra triathlon laisse transparaître de nombreuses contradictions, de profondes ambivalences révélatrices de la complexité de l’être humain et de sa profonde désorientation dans la société actuelle. A la fois en quête de repères stables et de changements, de certitudes et d’inconnu, à la recherche d’une identité propre, d’une spécificité individuelle mais également d’une reconnaissance et d’une intégration sociale, l’individu est responsable de la fabrication de son existence. Dans une société de plus en plus libre, confiant à l’individu la totale charge de son existence en même temps qu’elle le plonge dans une désorientation profonde, à chacun de tirer profit de ce qu’il peut pour assouvir ses besoins et ses fantasmes.
IV)
Perspectives
Comme je l’ai expliqué ci-dessus, je me suis limité à des athlètes français pour des raisons d’ordre pratique (communication, proximité géographique…) j’ai cependant été amené au début de mes recherches à prendre contact avec le maximum de personnes impliquées dans le monde de l’ultra triathlon afin d’obtenir le plus d’informations possibles. Constatant les nombreuses nationalités représentées sur les courses (cf : deuxième partie I) 2)), j’ai donc établi des relations grâce à internet avec des allemands, des canadiens, des américains avant de me restreindre à la population française. La perspective d’une étude mondiale pourrait s’avérer intéressante (sous forme de questionnaire par exemple) afin de comparer les points de vue des athlètes, leurs conceptions de la pratique, leurs visions de la discipline mais également la considération de celle-ci dans leur pays respectifs.