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Deuxième partie :

L’ultra triathlon ou l’image d’un sport correspondant à la société moderne

 

 

Selon les paradigmes déterministe et fonctionnaliste, la société influence le comportement des individus, modèle leurs conduites, pour Durkheim (1891), l’individu « naît de la société » comme la partie naît du tout. Ces perspectives sont également à l’origine de certains concepts comme « l’habitus », développé par Bourdieu, constituant l’intériorisation par l’homme des valeurs, règles, normes de son groupe social d’appartenance, assurant en quelque sorte le formatage de l’individu en conditionnant ses manières d’être, d’agir (1980 p88). Les comportements des individus sont alors perçus comme dépendant des structures sociales, mais répondent également à des besoins humains. La société et les différentes institutions, que Mary Douglas (1998) définit comme « les groupements sociaux légitimés », telles que l’école, la famille… se doivent de remplir un certain nombre de fonctions anthropologiques fournissant notamment des repères à l’individu. Dans ce sens, l’instauration de normes, de règles, la définition des possibilités, des droits et des devoirs de chacun apparaît comme fondamentale. L’un des rôles essentiels de toute société consiste donc à situer l’individu dans le monde, les rituels sociaux aident l’homme à appréhender son existence en lui donnant des certitudes et des précisions quant à sa place dans le temps comme dans l’espace. Les rites, les croyances, les symboles permettent ainsi de marquer par exemple l’accès à une nouvelle étape de la vie, de procurer un nouveau statut à l’individu, de le rassurer.

 

L’avènement de la société contemporaine se caractérise par des évolutions notables, G.Lipovetsky (1989) souligne la montée progressive de l’individualisme dans une époque qu’il nomme « L’Ere Du Vide ». N.Elias (1973) insiste lui sur la diminution de la violence dans les rapports inter individuels, mais également sur une mise à distance progressive du corps et un déni de la mort, se traduisant par une recherche de la sécurité absolue, un rejet total du risque (Elias,1973)

 

La perception de l’individu s’appuie sur des conceptions nouvelles, révolutionnaires, affirmant le droit pour chacun de disposer de son corps comme il l’entend, de forger sa propre identité dans un cadre de moins en moins contraignant accordant une liberté individuelle quasi-totale. « Cette « culture moderne » s’est construit autour de la totale liberté d’exprimer le « moi » individuel et sensible, cela quelque soit le support de cette expression, dans ce cadre extrêmement large, aucune contrainte n’existe qui briderait l’expression individuelle, tout est autorisé » (Loret, 1995 p 229)

Ces bouleversements des mentalités sont d’une part liés aux avancées technologiques, la science prenant peu à peu le pas sur les croyances populaires d’origine religieuses, repoussant peu à peu les limites du possible et des capacités humaines. Et d’autre part, sont à mettre en relation avec les évolutions sociales : l’affirmation croissante du droit à la différence et la prise en considération des particularités, faisant de chaque être un individu à part entière, de plus en plus libre mais également de plus en plus isolé.

En effet, si ces changements présentent de nombreux avantages, en garantissant notamment le respect des droits et des libertés de chacun (disparition des dictatures et développement des démocraties, conditions de travail de plus en plus réglementées, accès au confort…) rendant la vie plus agréable, on peut également en percevoir les effets néfastes. Ces évolutions confrontent en effet l’individu à de nouveaux problèmes qu’il n’avait pas, jusqu’alors, eu à résoudre, l’amenant à s’interroger sur des questions auxquelles auparavant la société se proposait de répondre à sa place. La diminution des contraintes, des prescriptions sociales (traditions, coutumes, rites…) en même temps qu’elle accorde une autonomie et une liberté sans borne aux individus, les plongent paradoxalement dans un isolement de plus en plus marqué, obligeant chacun à partir en quête de limites, que l’on ne lui impose plus, à se construire des repères, que l’on ne lui fournit plus.

 

 I)                L’ultra triathlon ou la spécificité des sociétés développées

 

1)   Les pays organisateurs

 

De 1985 à 2002, on recense 99 épreuves d’ultra triathlon : 51 doubles, 32 triples, 5 quadruples, 2 quintuples, 7 déca, 1 quinze et 1 double déca.

Cela correspond à en moyenne 7 courses par an. (Voir annexe 5)

 

Les pays organisateurs sont

▪ En Amérique du Nord :

- Les Etats-Unis : Hunstville : (11 doubles) dont la première compétition en 1985

                             Virginia Beach : (5 doubles) et Colonial Beach : (3 triples)

- Le Canada : Québec (3 doubles)

- Le Mexique : Monterrey (2 doubles, 7 décas, 1 15, 1 double déca)

 

▪ En Amérique du Sud :

- L’Equateur : Ibarra (5 doubles)

 

▪ En Europe occidentale :

- Les Pays-Bas : Lelystad (5 doubles)

                          Den Haag (2 doubles, 1 quadruple, 2 quintuples)

- La France : Colmar (4 doubles) et Le Fontanil (1 double, 13 triples)

- La Belgique : Middelkerke (1 double) et Leuwen (1 double)

- La Lituanie : Panevézys (7 doubles)

- L’Espagne : Terrassa (1 double)

- L’Autriche : Neulegenbach (1 double, 5 triples)

- L’Allemagne : Ottobrun (1 double) et Lensahn (11 triples)

- La Hongrie : Hungarn (4 quadruples)

- Le Danemark 

- Le Luxembourg

 

En observant les données économiques et sociales des pays organisateurs (PNB, IDH, Espérance de vie…. Voir annexe 3) on se rend compte qu’il s’agit de nations « développées » dont les caractéristiques sont un fort pouvoir économique, un certain confort social (alphabétisation, télévision…), un taux de fécondité et une mortalité infantile faible, ainsi qu’un taux d’urbanisation élevé.

 

L’ultra triathlon apparaît donc comme une pratique spécifique des pays développés, principalement des régions de l’hémisphère nord, industrialisées. Aucune compétition n’est organisée dans les pays en voie de développement (Afrique, Asie, Amérique latine…), de même on remarque l’absence d’épreuves en Europe orientale et en Océanie.

On peut cependant nuancer ces propos en constatant que certaines compétitions sont organisées en Hongrie, en Lituanie, au Mexique et en Equateur, pays qui, même s’ils n’appartiennent pas aux plus pauvres, ne correspondent pas à ceux que l’on considère comme les plus avancés. Mais comme nous l’avons déjà évoqué précédemment (voir première partie I)e)), ce sont souvent des individus passionnés qui grâce à leur détermination parviennent en s’y investissant considérablement à organiser les compétitions dans leur pays. Ainsi, les courses qui ont vu le jour dans ces contrées, sont dues à la passion et à l’acharnement de particuliers, ne représentant pas nécessairement la population.

 

2)   Les pratiquants

 

Après avoir observé les différents lieux où se tiennent les compétitions en répertoriant tous les endroits ayant déjà accueilli une épreuve depuis l’origine de l’ultra triathlon, intéressons nous aux participants à ces manifestations.

Nous avons vu (première partie II)1)) que la pratique regroupait des individus « normaux » sans spécificité particulière d’âge ou de sexe, venant, sur un plan socio professionnel de milieux variés, bref elle ne paraît pas réservée une catégorie en particulier.

Les observations quant à la nationalité des concurrents rejoignent cependant les données concernant les sites où se déroulent les épreuves, et montrent clairement que ce sport est bien  spécifique à un type de société : les sociétés développées

 

 

 

EUROPE          

 

Amérique du N.

 

Autres

 

 

 

 

 

All

48

 

Ang

4

 

Tch

1

 

USA

24

 

Jap

3

Fra

31

 

Lit

3

 

Pol

1

 

 

 

 

Aut

12

 

Ita

3

 

Lux

1

 

 

Hol

8

 

Rus

2

 

Bel

1

 

Can

6

 

Arg

2

Sui

8

 

Bel

2

 

 

 

 

 

 

 

Hon

7

 

Irl

2

 

 

 

 

 

Dan

5

 

Let

2

 

 

 

 

Mex

4

 

Aus

2

 

139

 

34

 

7

 

Total                                180

 


3)   Une pratique toute récente

 

La première compétition remonte à 1985, à Hunstville aux Etats-Unis, l’ultra triathlon, même s’il réunit des sports anciens n’a en réalité que 19 ans, ce qui en fait une pratique extrêmement récente. L’IUTA, elle n’a été fondée qu’en 1996, elle a tout juste 8 ans. Dans cette optique, l’ultra est, sans équivoque, un sport contemporain.

On peut noter également, que l’apparition du mythique triathlon d’Hawaï est le résultat d’un pari, d’un défi entre des individus. En effet, tout comme les compétitions de sports extrêmes naissent la majeure partie du temps de défis que se lancent les riders, de paris à relever, le triathlon d’Hawaï voit le jour au comptoir d’un bistrot dans la discussion entre soldats américains (voir annexe 1 : histoire du triathlon).

La surenchère permanente, la volonté de faire toujours mieux, de réaliser ce que l’on pensait impossible fondent la raison d’être de ces pratiques et en assurent l’évolution.

4)   L’ultra triathlon ou la gestion des ressources individuelles

 

En se basant sur certaines valeurs telles que la régularité, la gestion de l’effort, la constance ou encore la connaissance de soi, le triathlon met en avant des qualités de plus en plus recherchées dans la vie quotidienne des sociétés contemporaines, il s’inscrit ainsi dans l’esprit de la modernité.

P. Yonnet (1985) met en parallèle le développement des courses sur route dans les années soixante dix avec la crise économique survenue dans cette même période. Il souligne des objectifs identiques pour les individus dans ces deux domaines n’ayant apparemment rien à voir. En effet, tout deux reposent sur une volonté de durer, la recherche d’endurance physique rentrant en adéquation avec la nécessité de subsister dans la vie active (professionnelle, familiale, économique…), un même esprit animant l’athlète et l’acteur social. On recherche la longévité plus que la fugacité, on préfère la constance, la régularité à la précarité et l’imprévisibilité du résultat, plus vite, plus haut, plus fort devenant plus loin, plus longtemps. Dans les deux cas, il s’agit d’apprendre à se connaître, d’avoir conscience de ses possibilités, de ses capacités afin de planifier des entreprises réalisables.

L’individu est amené à gérer un potentiel de départ (son corps pour le sportif, un capital économique, humain pour le salarié…), de prévoir les éventualités, les aléas afin d’assurer la performance optimale, le meilleur rendement, le profit maximal.

 

Claude manifeste cette recherche de constance, « de rondeur » comme il dit (U3/9), afin de durer « le plus longtemps possible », privilégiant la modération, la réflexion, la progressivité et une vision à long terme. « Ma philosophie, c’est long et lent » (U3/41) affirme t-il, « avance mais ne t’arrêtes jamais », « si ça ne va pas, tu ralentis mais tu continues », « ne jamais s’arrêter, ralentir mais ne jamais s’arrêter » on retrouve dans ces propos (U3/106) des phrases aux allures de maximes rappelant la célèbre fable de Jean de la Fontaine : le lièvre et la tortue, et correspondant bien à l’esprit recherché dans les sociétés contemporaines.

On retrouve également chez les athlètes la faculté de se projeter dans le futur, si chère aux entrepreneurs à l’heure actuelle, d’anticiper les moments difficiles qui vont forcément arriver pendant la course, de s’y préparer, « tu savais que tu allais souffrir » (U3/47), tout comme l’individu moderne se doit d’être préparé à toute éventualité dans un contexte économique de plus en plus incertain.

Plus que les seules capacités physiques, c’est la connaissance de celles-ci et leur gestion par l’individu qui apparaît comme fondamentale. A cet égard tous soulignent que la pratique leur permet réellement d’apprendre à se connaître. On peut noter une certaine admiration dans les paroles d’Albert lorsqu’il parle de Claude,  « un monsieur » (« le maître » pour David U4/26) comme il l’appelle (U1/148), il attribue la longévité de sa carrière en grande partie à ses capacités de gestion et à sa connaissance de soi :

 

« mais Claude, il continue, c’est vrai qu’il gère bien, sur les épreuves c’est quelqu’un de très sage, il gère ses épreuves, il gère ses courses, il se connaît bien, il se connaît très très bien, il gère très très bien ses courses :il ne fait pas d’efforts si ça ne va pas et ses efforts vont être très très mesurés donc il va toujours au bout des épreuves. C’est vrai qu’il ne va pas non plus pour la gagne, parce qu’il doit avoir 55 ans dans ces eaux là, donc il n’y va pas pour la gagne mais dans sa catégorie, il est bien classé, il finit les courses toujours propre et l’année dernière au Mexique, il finit 4ème sur le déca, tu vois, moi, je finis 7ème, pourtant, il a 20 ans de plus que moi mais parce que, sur le déca, ça faisait sa 6ème ou 7ème participation, il savait, il avait bien préparé son matériel, il se connaissait au niveau de son corps ». (U1/148)

 

L’ultra triathlon sollicite des qualités individuelles appréciées, recherchées, plébiscitées dans la vie économique des sociétés modernes, dans le monde du travail contemporain. On y retrouve non seulement la même volonté de durer, mais aussi la notion de perfectibilité et la croyance au progrès infini. L’individu est amené à se surpasser pour toujours faire mieux, aller plus vite, résister plus longtemps comme l’entreprise moderne cherche à produire plus, à réduire les coûts… Pour A. Ehrenberg (1992), ces activités s’inscrivent dans une culture de l’héroïsme et de la performance propres à nos sociétés modernes actuelles.

 

II)           L’ultra triathlon ou la réaction à une société sans limites

 

 

1)   « La quête éperdue des limites perdues »[1]

 

La pratique de l’ultra triathlon répond à un besoin de l’individu de découvrir ses limites, de posséder un certain nombre de repères quant aux possibilités de l’homme et à sa place dans l’univers que la société ne lui fournit plus.

La société moderne se caractérise par une technologisation extrême, les découvertes scientifiques multiples (médecine, informatique, robotique…), donnent naissance à des applications de plus en plus élaborées. L’ère du numérique ouvre aujourd’hui de nouveaux horizons à l’humanité en participant à l’accroissement fulgurant des possibilités de l’homme. Ces innovations facilitent la vie au quotidien, mais rendent également envisageables des projets encore inimaginables il y a de ça  quelques années avec notamment l’aventure de la conquête spatiale.

En même temps qu’elles démontrent les facultés exceptionnelles de l’intelligence humaine, révèlent la puissance de l’homme et sa suprématie sur le vivant (bombe atomique, opération chirurgicale…), ces avancées soulignent également son insignifiance (place dans l’univers, inscription dans le temps, déterminisme organique…). Il en résulte une perte du sens des choses et des valeurs (Ellul, 1988), l’homme peut dominer le monde mais ne reste qu’un homme.

Ce manque de repères fiables, de certitudes, cette « permanence du provisoire » selon D.Le Breton (1995), plonge l’individu dans une situation obscure, l’amène à se poser des questions, à remettre en cause sa propre existence. La confrontation à la démesure que représentent les épreuves d’ultra triathlon, apparaît comme un moyen de vérifier ses limites, de voir jusqu’où l’on peut aller, résister. Pour D. Le Breton (1995, p57), la confrontation à la mort que l’on retrouve dans les sports extrêmes est la garantie pour les pratiquants de disposer d’une référence sûre.

 

 

L’extrême, vient du latin extremus signifiant ce qui est tout à fait au bout, au terme. Ainsi, seule l’exploration de cette limite ultime garantit à l’individu de pouvoir juger concrètement de ses possibilités réelles. Ces « conquérants de l’inutile », comme les dénomme Lionel Terray (1961) trouvent dans l’ultra triathlon un moyen d’établir des normes personnelles que la société ne leur fournit plus, d’apprendre à se connaître à la fois sur le plan physique et psychologique en affrontant l’excès. Ils tentent ainsi, de retrouver une estimation des capacités réelles de l’homme que la société contemporaine masque progressivement. Selon Le Breton (1999, p 209) « la liberté est fille du vertige, le vertige est le fils de la liberté », l’inscription temporaire dans des situations vertigineuses, représente « un fantastique outil, un moyen expérimental pour l’homme d’affronter la nudité ontologique qui est la sienne, de poursuivre l’exploration de sa condition ».

 

 

2)   La réaction à une liberté totale et la recherche d’une identité

 

L’évolution sociale se traduit par une diminution des contraintes pesant sur l’individu, contraintes physiques, comme on l’a vu précédemment avec un confort de vie en augmentation constante, mais également contraintes sociales. En effet, si l’existence du citoyen grec dans l’Antiquité est conditionnée par son appartenance à la cité, l’individu est aujourd’hui perçu comme jouissant d’une totale liberté.

Non seulement, au cours du temps, les obligations sociales s’imposant à l’homme au travers des devoirs dont il était redevable envers la collectivité ont peu à peu disparu. Mais l’individu s’est vu progressivement chargé de définir lui-même sa propre identité, celle-ci ne lui étant plus fournie par son groupe social. Les évolutions qu’ont connues les pays développés apparaissent comme des conditions nécessaires dans l’émergence de pratiques comme l’ultra triathlon.

En effet, on constate en effet a cours du temps, une tendance à la diminution progressive des prescriptions sociales à l’égard des individus, les rendant de plus en plus autonomes, de moins en moins intégrés dans le fonctionnement de la société. Les nombreuses lois sociales qui ont vu le jour depuis la fin de la seconde guerre mondiale s’inscrivent dans cette tendance. La réduction puis la disparition du service militaire (perte des sentiments d’appartenance nationale), l’abolition de la peine de mort, le droit à l’avortement, la réglementation des conditions de travail (durée, salaire…) et l’essor d’une « civilisation du loisir » (Dumazedier, 1972) sont autant de décisions qui marquent la suprématie de l’individu dans une société où l’état providence met tout en œuvre pour que chacun soit libre de disposer comme il l’entend de son existence. Dumazedier parle de « temps ipsatif » (1988, p 47)

L’individu, autrefois déterminé presque totalement par sa naissance (statut social, futur métier…), ses possibilités d’ascension sociales étaient aussi réduites que sa marge de manœuvre. Si l’on retrouve aujourd’hui l’influence du milieu d’origine que P.Bourdieu nomme « l’habitus », celui-ci est constitué davantage par des valeurs, une façon de voir les choses que par des normes strictes s’imposant à l’individu. Le sentiment d’identité résulte alors, comme le souligne C. Le Scanff (2001), d’une construction personnelle, d’où en découle une certaine fragilité.

 

Tant que les instances sociales imposent à l’individu des contraintes fortes, celui-ci n’a pas à se poser de question mais uniquement à se soumettre aux impositions. Ses actions, fruit des prescriptions collectives, ne sont donc pas remises en question, la vie apparaît comme relativement facile car dictée par la société. Paradoxalement, l’introduction croissante de liberté, la disparition progressive d’une détermination systématique de l’individu par le groupe, symbole des sociétés modernes, dans une recherche de liberté totale de l’individu, le plonge dans un isolement et une désorientation profonde. D. Le Breton (1995, p46) souligne que « la liberté n’est une valeur que pour celui qui en mérite l’usage et dispose de la boussole susceptible d’orienter son chemin ».

L’ultra triathlon apparaît alors à la fois comme un moyen de s’auto contraindre en réaction à une liberté excessive, notamment en se fixant des règles strictes d’entraînement. Et comme une manière de remplir sa vie en se fixant des objectifs, de donner de la consistance à une existence, de se construire une identité.

 

A)    Remplir sa vie, quête de sens de l’existence

 

L’ultra apparaît tout d’abord comme un moyen de donner du contenu à une existence que chacun est désormais libre d’organiser comme il l’entend, une façon de passer le temps, de s’investir dans quelque chose, Albert affirme, « j’ai besoin de ça pour vivre, sinon, je fais quoi là, je regarde la télé, je vais aller faire les magasins…. » (U1/118)

Paul Yonnet (1985) souligne qu’une des différences entre les sports anciens et les pratiques nouvelles réside dans la manière de penser l’activité. Si pour les sportifs traditionnels de haut niveau, la pratique, susceptible d’améliorer la qualité de vie par les gains matériels que peut engendrer la victoire, s’inscrit sur une période finie (plan de carrière…), l’arrêt des compétitions allant souvent de pair avec une cessation complète de l’activité. Pour les adeptes des nouvelles pratiques, P.Yonnet prend l’exemple du footing, le sport s’institue comme une règle de vie permanente, il s’intègre à part entière dans le projet de vie. On retrouve cet esprit mêlant étroitement l’existence de l’individu à sa pratique chez Boris lorsque qu’il affirme « je préférerais mourir en courant que dans mon lit » (U2/63). Ou encore en percevant dans les propos des ultra triathlètes la volonté de continuer le plus longtemps possible « ça m’ennuierait de ne pas pouvoir courir jusqu’à 70 ans » (U2/64) « j’ai encore envie de continuer » (U3/118), « ce n’est pas possible que j’arrête » (U3/86), ils n’envisagent pas la vie sans l’activité sportive.

On remarque également, comme l’évoque P. Yonnet (1985) une exploitation opposée du temps libre, en effet, si les sportifs traditionnels profitent de leur temps libre pour se divertir (cinéma, sortie, loisir…) et couper avec le milieu sportif, les pratiquants d’ultra triathlon consacrent la plus grande partie de leur temps à la pratique de l’activité, à l’entraînement, quitte à hypothéquer leurs relations sociales (difficulté de concilier vie de couple et passion pour l’ultra, la raison principale de son divorce pour David) et leurs possibilités professionnelles en choisissant un travail permettant de s’entraîner « je m’arrange pour pouvoir bosser en fonction de ça (de l’entraînement) » (U4/101). Tous les aspects de la vie tournent autour de la pratique de l’ultra triathlon, plus qu’une passion, c’est réellement le centre de l’existence, la raison de vivre de ces personnes, leur vie en est totalement imprégnée. Claude, lorsque je lui demande quels sont ses autres loisirs à part le sport (JP3/20), celui-ci me répond aussitôt : « le triathlon », de même, David reconnaît qu’il vit pour le sport 24h/24, 365 jours par an (U4/101)

 

B)     S’auto contraindre

 

«C’est des contraintes qu’on se donne, il n’y a pas d’obligation » (U3/101)

 

Si l’on a vu dans le premier chapitre que les pratiquants d’ultra triathlon semblaient particulièrement rigoureux, « vis-à-vis d’eux-mêmes et vis à vis des autres », on peut mettre en relation ce trait de caractère avec la notion d’auto contrainte qui ressort en permanence des entretiens. En effet, face à une société de moins en moins exigeante, de moins en moins prescriptive, les athlètes sont conduits à se fixer des normes personnelles, donc subjectives qui n’engagent qu’eux, l’entraînement de ces individus en est la parfaite illustration.

a)      S’entraîner : un travail au quotidien

 

Tous insistent sur la difficulté de l’entraînement, son aspect astreignant, « c’est les contraintes, les sacrifices, je me suis dit, s’entraîner, pour concilier tout ça de 4h du matin à 2h du matin des fois, c’est ça le plus dur » reconnaît Claude, qui affirme s’entraîner « non seulement le soir mais la nuit » (U3/30). Ils reconnaissent qu’ils se forcent parfois, qu’ils se donnent des « coups de pied au cul » (U3/130), qu’ils se mettent « des coups de pied dans les fesses » (U3/40) pour aller s’entraîner. Mais ils sont tous conscients que rien ni personne ne les oblige à y aller, à part eux-mêmes : « si tu le fais pas, il n’y a personne qui est derrière toi pour te pousser, alors quand moralement, t’es un peu dans le rouge, bon ben tu te dis : il faut y aller » (U1/59).

Les triathlètes s’imposent donc des règles, se fixent des objectifs à respecter, cela apparaît comme un moyen de réagir à une liberté excessive engendrant une perte de repères. On peut voir, dans l’entretien réalisé avec Albert les relations ambiguës qu’il entretient avec sa pratique affirmant tantôt que « ce n’est pas mon boulot triathlète » (U1/46) et évoquant pourtant à de nombreuses reprises le terme de métier pour en parler.

 

« J’alignais les longueurs et je ne réfléchissais plus, j’étais bien, j’avais un boulot à faire, c’était génial » (U1/70) 

« tu vas t’entraîner, c’est tous les jours, c’est comme aller bosser, tu y vas tous les jours parce que tu as un truc à faire » (U1/76) ;

« à partir du moment où tu signes ta feuille d’engagement pour le faire tu vas au bout » (U1/89) ;

« tu y vas et ce n’est pas des vacances, tu y vas pour faire un boulot, c’est un travail….j’y allais parce que j’avais un travail à faire » (U1/114).

 

Le travail en effet permet à l’homme de ne pas avoir à réfléchir, facilite sa prise en charge en lui fournissant des obligations qu’il ne peut remettre en question « il y a des matins, tu te réveilles, tu te dis : si je pouvais aller bosser là, je serais tranquille, non mais c’est ça, au moins t’es tranquille, tu vas bosser, on te donne un boulot à faire »

Le fait de rapprocher sa pratique d’une sorte de travail permet dans un certain sens de ne pas avoir à réfléchir, de légitimer les obligations que l’on s’impose : il faut le faire par ce que c’est comme ça. « L’objectif, c’est que tu ais un boulot à faire et puis tu le fais » (U1/89).

 

b)      Une lutte perpétuelle contre soi-même

 

Chaque entraînement devenant un défi face à soi-même et à sa volonté personnelle, la non réalisation de celui ci n’ayant aucune conséquence majeure sur la vie de l’individu mais un impact immense sur sa conception de soi (sentiment de culpabilité, de ne rien valoir, d’échec). Lorsque Claude évoque ses entraînements, il nous dit qu’il se fixe une durée ou une distance à réaliser et qu’il sait qu’« il faut les faire, je ne peux pas m’arrêter et me dire maintenant je rentre, il faut que je le fasse » (U3/104). On peut remarquer que certains entraînements sont aberrants, ridicules, les athlètes le reconnaissent eux-mêmes, s’ils ne leur apportent rien d’un point de vue physique pouvant même être une cause de blessure, ils les rassurent.  

Dans cet optique, l’abandon est inconcevable, plus qu’un échec, il en découlerait une profonde humiliation pour l’individu celui-ci n’ayant pas réalisé ce qu’il avait prévu. Ainsi Albert reconnaît « c’est vrai que c’est ridicule, ça n’a plus de sens mais en même temps, si j’avais abandonné, je l’aurais regretté toute ma vie, ça ne m’a rien apporté de la finir, cette épreuve, enfin, rien apporté…d’un point de vue matériel rien du tout mais au niveau mental oui. Si j’avais abandonné là, je serais obligé d’y retourner pour en refaire un » (U1/89)

La relation ambiguë que les athlètes entretiennent avec la compétition relève également d’une forme d’autocontrainte. En effet, on peut percevoir dans leur propos, tantôt une fascination pour ce genre d’épreuves, un réel plaisir à y participer, tantôt un dégoût profond, une incompréhension totale de leur démarche, un regret de leur engagement : « des fois, quand on est dedans, moi je me suis dit, fait chier, j’en ai ras le bol… » (U4/96), « putain qu’est ce que je fous là » (U2/45).

Cette ambivalence attirance/répulsion illustre bien les obligations strictement personnelles que les athlètes se fixent, se forçant parfois consciemment à des actions qu’ils savent qu’ils vont regretter.

 

c)      Un seul objectif : ses objectifs

 

Une notion fondamentale, traduisant cet aspect subjectif des contraintes que s’impose l’individu, ressort à travers le terme « d’objectif ». Ce mot apparaît à de multiples reprises dans les entretiens, il montre bien que l’athlète se fixe lui même des buts à réaliser en fonction de normes strictement personnelles. On peut voir que les athlètes raisonnent en terme d’objectifs quant aux résultats des compétitions : objectif de temps, de place, ou simplement de terminer la course. Mais ce moyen, consistant à se fixer des buts précis, est visible dans le fonctionnement général des athlètes qui possèdent une faculté importante de planification. En effet,  ils essaient de rattacher à toute chose une utilité, ils parlent ainsi non pas de période d’inactivité mais « d’objectif récupération », pour Boris, « là, l’objectif c’est de passer les fêtes tranquille » (U2/52), il utilise l’image de l’ordinateur en évoquant son « disque dur » (U2/46), tout comme Albert qui nous dit « je suis programmé pour me reposer, mon objectif c’est le repos » (U1/119).

La réalisation des objectifs que l’athlète s’est fixé est un besoin pour l’individu, gage de confiance en soi, garantie de sa volonté personnelle et de sa détermination. Une fois que l’individu s’est mis quelque chose en tête, il faudra de toute manière qu’il le réalise, ce type de fonctionnement qui permet de ne pas avoir à réfléchir, apparaît comme un moyen de faciliter l’existence d’un individu livré à lui-même.

 

 

3)   La création de repères spatio-temporels

 

L’homme, pour vivre a besoin de repères, on a vu que l’ultra triathlon permettait à l’individu de situer ses limites, en testant les aptitudes du corps et de l’esprit à résister à un effort extrême. La pratique fournit également à l’athlète des buts dans son existence à travers la fixation d’objectifs, et des certitudes, des repères sociaux lui permettant de mieux appréhender la réalité.

Mais l’investissement dans la discipline peut aussi être perçu comme la quête individuelle de repères spatio-temporels que la société ne garantit plus. En effet, la vision du temps et de l’espace se transforme peu à peu dans les sociétés modernes, et la vie, autrefois structurée par des étapes clairement définies, des lieux précis laisse place à une existence de plus en plus vaste et linéaire. L’aspect cyclique des saisons, jadis régulateur du travail dans les champs n’a plus aujourd’hui que très peu d’incidence sur nos habitudes (on peut skier en été, manger de tout, toute l’année…). De même, la laïcisation progressive conduit à la diminution de l’importance accordée au calendrier religieux, les fêtes et les coutumes perdant leur signification originelle, les traditions et les rites destinés à marquer l’écoulement du temps disparaissent peu à peu, donnant à la vie une continuité, une monotonie  (Le Scanff, 2001).

L’ultra triathlon apparaît dans ce contexte comme un moyen de rétablir une sorte de planification, de retrouver des points de repères sur lesquels s’appuyer.

 

A)    L’entraînement ou la sécurité de la répétitivité

 

L’entraînement, tout d’abord, se déroule à des heures et en des endroits précis, Albert affirme que « quand tu t’entraînes tout seul, t’es toujours amené à prendre des routes que tu connais plus ou moins » (U1/113), Claude nous avoue qu’il tient un cahier dans lequel il note tout (U3/89) : « la température, avec qui j’ai couru, qui j’ai croisé » il peut ainsi reproduire un entraînement identique d’une année sur l’autre : « c’est toujours pareil, je refais toujours la même chose » (U3/99) et avoir des repères sur sa progression, se rassurer.

On parle de cycle d’entraînement « des cycles de 10 jours avec ensuite un temps de récupération de 3 jours » pour Boris (U2/35), « des cycles de 4 semaines : 3 semaines de progressif, une semaine de récup » pour Albert (U1/120), chacun ayant son propre mode de fonctionnement qui lui apporte une sorte de sécurité, un moyen de mesurer le temps qui passe. Le fait également de se fixer des objectifs en terme de temps ou de distance lors des entraînements constitue un moyen de rationaliser, de calculer, d’appréhender l’écoulement du temps, l’espace parcouru…

 

B)     Les compétitions comme unité rythmique

 

La compétition semble également fondamentale, elle représente une véritable échéance temporelle à partir de laquelle l’athlète va baser toute sa préparation, va réellement organiser sa vie : « l’année dernière quand j’ai décidé en début d’année, bon le 31 décembre on va dire j’étais encore en vacances, je me suis programmé de commencer mon entraînement au premier janvier, à 00h01 ça y est, c’est la nouvelle année je me suis dit j’ai ma nouvelle saison d’ultra triathlon qui commence ». (U1/57). La fixation d’objectif est de ce point de vue capitale Au sortir d’une compétition, les individus ne pensent qu’à une chose : la suivante, l’année est rythmée par le calendrier des compétitions, duquel découle une planification des périodes d’entraînement, de repos, de coupure… comme le montre les propos de David , « j’ai mes objectifs, je sais ce que je vais faire d’un mois sur l’autre et je regarde le calendrier de l’année d’après en novembre pour voir ce que je vais faire. Là, je sais à peu près ce que je vais faire en 2004. » (U4/102)

La pratique de l’ultra triathlon s’inscrit ainsi en réaction à l’évolution des sociétés contemporaines, répondant à un besoin anthropologique en redonnant à l’individu des certitudes quant aux notions de temps et d’espace. La dates des épreuves permettant de se projeter concrètement dans le futur, de planifier l’entraînement, véritable régulateur spatio-temporel quotidien.

III)       L’ultra triathlon ou la réaction à une société fade, hyperationnelle

 

Nietzsche affirme que « l’homme a besoin d’excès »[2], ce n’est pas un être purement rationnel agissant selon des lois immuables. Il vit des sensations, éprouve des émotions qui constituent le moteur de ses conduites. Dans une société de plus en plus aseptisée, monotone, l’ultra triathlon apparaît comme un moyen de réintroduire une démesure nécessaire à l’individu, de le sortir de la banalité du quotidien, d’affirmer ses particularités et de lui procurer des sensations.

La plupart des sports nouveaux visent à faire sortir l’individu de son existence quotidienne, de la routine en se fondant sur ce que D. Le breton dénomme le vertige ou R. Caillois (1958) appelle l’ilinx, c'est-à-dire « la recherche d’un bouleversement profond des repères sensoriels habituels ». (Le Breton, 1991 p25)

  

1)   Cherche désespérément sensations !

 

« En ultra, moi, j’ai jamais retrouvé ces sensations ailleurs, non non non, c’est fort, tu vis des moments intenses de bonheur et de détresse, et les moments de détresse sont peut-être encore plus forts que les moments de bonheur ». (U1/78)

 

La société actuelle est marquée par une volonté de niveler les émotions, on cherche à atténuer les sensations dans la banalité du quotidien. La société aseptisée n’offre majoritairement aux individus qu’une existence fade, continue et régulière. L’émergence des sports nouveaux apparaît comme le moyen de retrouver des sensations, des frissons, de revivre des choses intenses.

 

L’ultra triathlon, dans cette optique, est pour les concurrents la source de sensations extrêmes, s’affrontant, se repoussant, s’entremêlant lors des courses, permettant à l’individu d’explorer de multiples aspects de sa personnalité en passant de moments d’extase aux moments de détresse profonde.

« Mais bon, c’est un peu ça qui est fou, et il y a de tels écarts, c’est vraiment, et puis, c’est tout dans la tête, c’est tout dans la tête, des moments tu es euphorique, tout va bien, tout va bien, et puis d’autres moments…tu tombes au fond du trou. » (U4/31)

 

A)    Les sensations « négatives », la souffrance

 

Dans une société où l’on rejette de plus en plus la souffrance, où on cherche à la cacher, les ultras au contraire vont à sa rencontre. Les sensations de souffrance prennent deux aspects : la souffrance physique et la souffrance psychologique.

La souffrance physique résulte de la mise à l’épreuve du corps par ces défis hors du commun, ces conditions extrêmes, la volonté d’aller jusqu’aux limites du possible, jusqu’aux limites du corps. Cette souffrance se manifeste par des douleurs liées aux blessures multiples (ampoules, tendinites, contractures…), que l’apparition progressive de la fatigue ne fait qu’amplifier :

« je souffrais au niveau des pieds, je ne pouvais plus marcher, j’avais la voûte plantaire détruite »(U1/83) « ça n’arrête pas, tous les ans je suis un petit peu blessé » (U4/75) ;

« j’avais une douleur au pied, j’avais des ampoules, enfin, comparativement aux autres, je n’avais presque rien. J’ai eu mal un peu au cul, enfin, j’au eu mal partout, comme les autres, mais en un peu moins tu vois (rires), c’est celui qui a le moins mal qui gagne j’ai l’impression, non, c’est pas tout à fait ça mais pas loin… » (U4/31).

Les athlètes sont les premiers à reconnaître que ces courses ne sont pas raisonnables, que le corps n’est pas fait pour exécuter ce genre de performance mais on remarque dans les entretiens une tendance à nier constamment les douleurs, à minimiser systématiquement les moments où ça ne va pas. Cela est particulièrement perceptible chez Albert qui utilise pour parler des périodes difficiles des images traduisant un certain refus des défaillances « être un peu dans le rouge, petite hypo, petit coup de bambou… »

Si les souffrances physiques semblent considérables, tous les triathlètes s’accordent à dire que c’est pourtant les aspects psychologiques qui priment, que les moments les plus durs se passent dans la tête : pour Boris « le mental joue plus » (U2/32). En effet, au cours d’une course, l’individu rencontre forcément des hauts et des bas et les périodes de détresse laissent l’athlète face à ses doutes, face à ses peurs, face à lui-même.

«Les moments de doute, les moments où tu pètes les plombs, c’est cyclique, quand tu pars pour 40 ou 50 heures de course, il y a bien un moment où tu pioches quoi et là il faut être fort et il faut te dire qu’il ne faut pas abandonner. » (U2/43)

Les relations des individus à la souffrance sont ambiguës, elle est à la fois recherchée sans toutefois être son but en elle-même, à la fois un moyen d’exister. Son dépassement permettant d’apprendre à relativiser les choses, de rendre l’homme plus fort, elle devient même parfois source de plaisir.

 

a)      Se préparer à souffrir

 

« tu savais que ça allait arriver, je me suis toujours programmé dans le disque dur qu’il y avait des moments difficiles, et ces moments difficiles, tu savais, tu l’avais programmé et puis tu es dedans, tu savais qu’il y allait en avoir, tu savais que tu allais souffrir. C’est ces moments là, c’est un paradoxe, je ne suis pas maso non plus mais c’est ces moments là que j’aime bien rencontrer aussi ». (U2/47)

 

Dans une société basée sur l’évitement de la souffrance à tout prix, la participation aux épreuves d’ultra triathlon suppose de la part de l’individu une prise de conscience des difficultés qui l’attendent. La souffrance paradoxalement est en quelque sorte attendue volontairement par les concurrents, F.Lacan (1982)[3] souligne que cette acceptation, voire cet attrait pour la souffrance relève d’une sorte de masochisme sans que la souffrance ne devienne une fin en soi. La souffrance n’est pas recherchée pour elle-même, mais apparaît davantage comme un moyen d’accéder à des états particuliers, à des sensations spéciales, uniques…

 

b)      Souffrir pour se sentir exister

 

« Si tu ne souffres pas, tu ne sais pas que tu peux souffrir. » (U1/66)

 

Grâce à la souffrance, en effet, les athlètes pénètrent au plus profond d’eux-mêmes, dans des dimensions de leur personnalité qu’ils n’ont que rarement l’occasion de percevoir, ils découvrent alors des capacités insoupçonnées, une force intérieure qu’ils n’imaginaient pas et vivent des émotions sensationnelles. La souffrance devient la preuve de l’approche des limites, d’une sublimation de l’individu et fait naître en lui un véritable sentiment d’existence, de plénitude en lui donnant accès aux valeurs les plus intimes de sa personne  comme le souligne F.Champignoux (1991). Pour Albert, cela donne une « force morale », en menant au bout de ses capacités (U1/63), « tu passes la ligne, t’es vidé, t’es mort mais t’es content » (U1/68).

c)      Souffrir n’est rien

 

L’affrontement de la douleur physique (fatigue, blessure…) ou morale (crainte, peur, dégoût, lassitude, désespoir…), le dépassement de situations passagères difficiles apporte aux athlètes une faculté de relativiser les choses, une façon particulière de percevoir le temps et l’importance des évènements. Claude d’ailleurs n’évoque pas le terme « souffrance » dont il dénonce l’emploi commun usurpé qui lui a enlevé sa vraie signification, il préfère parler de « fatigue ». En effet, pour lui la participation aux compétitions étant totalement volontaire et même si celles-ci sont difficiles, elles ne peuvent se comparer aux souffrances réelles, bien plus graves de la vie quotidienne, d’un enfant qui a perdu sa mère ou des horreurs de la guerre (U3/84). En bravant les difficultés de l’effort dans une logique stoïcienne, l’athlète acquiert une certaine sagesse, apprend à faire la part de choses, à différencier l’important et le nécessaire du superflu et du superficiel.

L’ultra se présente alors comme une véritable école de la vie, un moyen d’apprécier l’existence à sa juste valeur. Albert parle de la « chance de pouvoir souffrir » :

 

« Je me plains aussi, je suis comme tout le monde, mais c’est vrai que ça t’apprend aussi à voir la vie du bon côté parce que même si tu souffres, tu te dis qu’il y a des gens qui n’ont pas la chance de pouvoir souffrir, de vivre ça parce que, physiquement ils sont handicapés ou basta, et puis toi, tu as tout ce qu’il faut et c’est génial quoi, enfin bon » (U1/134)

 

d)      De la souffrance au plaisir

 

Mais, les souffrances endurées entretiennent également des relations étroites avec la notion de plaisir, Danièle Luc (2000) parle du couple infernal plaisir souffrance, F.Champignoux (1991) montre que ces notions fonctionnent dans une dialectique permanente dont il est bien difficile de déterminer l’élément prédominant.

J. Barus Michel (2000) note que « dans l’extrême de la sensation, souffrance et jouissance se confondent », les difficultés, la pénibilité des efforts seraient alors source de plaisir et engendreraient des sensations de bonheur intense à travers leur dépassement. Pour Albert, de toute façon, « quand on fait du tri, on aime ça la souffrance » (U1/62), il associe d’ailleurs plaisir et souffrance lorsqu’il nous dit « on se donne du mal et du plaisir dans ce qu’on fait » (U1/24).

B)     Les sensations « positives », l’extase, l’euphorie

 

« Et le bonheur parce que ça prend le dessus sur tout, le bonheur parce que même si t’as eu mal à un tendon, le bonheur, c’est que t’es passé outre ça et que t’as pu arriver à terminer. Je pense que le mot bonheur concrétise un peu les autres mots que je t’ai dit sensations et courage. » (U2/62)

 

Les ultra triathlètes n’évoquent bien sûr pas uniquement des sensations liées à la souffrance et à la douleur, mais aussi de nombreuses émotions se rapprochant de la joie, du bonheur. S’ils ont du mal à les exprimer et à traduire l’intensité du vécu par des mots : « des sensations de bonheur à en pleurer…, il n’y a pas, il n’y a pas de mots quelconque » (U3/81), « ce n’est pas descriptible » (U4/32), on peut cependant relever quelques aspects de ces moments si particuliers, éphémères qui constituent la raison d’être de la pratique, la quête principale des participants, la récompense de tous leurs sacrifices, le fruit de tous leurs efforts.

 

a)      L’extase du coureur

 

Ce phénomène, se définit comme un sentiment de bien être consécutif à l’entraînement, il correspond à une « sensation euphorique, habituellement inattendue se traduisant par un grand bien être, une appréciation plus aiguë de la nature et une transcendance du temps et de l’espace » (Weinberg, Gould, 1997)

De nombreuses études ont porté sur cette impression, Sachs montre notamment en 1984 qu’elle provient d’une activité rythmique et ininterrompue de longue durée. Cet état serait dû en partie à des manifestations d’ordre physiologique et résulterait de la production d’endorphines par la glande pituitaire. Pour Albert « t’es dans un rêve » (U1/74), « c’est grisant » (U1/71), pour Claude ce sont « des sensations de bonheur à en pleurer, ça plane, c’est la pêche, c’est la totale » (U3/81).

 

     b)      Des sensations liées à la motricité

 

Dans les différents entretiens, lorsque les athlètes évoquent les sensations agréables qu’ils ressentent au cours d’une épreuve, on s’aperçoit que certaines sont liées à l’exécution motrice en elle-même, au ressenti qu’éprouve l’athlète à travers ses réalisations gestuelles.

Les mouvements lui apparaissent alors d’une fluidité extrême, d’une facilité déconcertante, les muscles, si douloureux parfois lors des entraînements, semblent fonctionner tous seuls, le corps, si difficile à mouvoir certains matins en sortant le vélo du garage, se déplace sans effort, tout est limpide. L’athlète entre véritablement dans un état second, « c’est limpide, c’est fluide, ça avance tout seul » pour Claude (U3/81). Albert nous décrit des sensations exceptionnelles, surnaturelles, il nous dit qu’il avait l’impression de ne pas toucher l’eau, qu’il était bien dans l’eau (U1/70). Tous les sacrifices consentis paraissent alors justifiés par le fait de vivre ces moments hors du commun qui constituent le privilège inégalable de ces conquérants de l’inutile.

 

c)      L’accomplissement de soi

 

Des sensations d’un autre type sont ressenties par les athlètes grâce à leur pratique, celles-ci sont davantage de nature psychologique, relèvent de l’estime de soi, de la fierté de surmonter des défis personnels. Boris évoque ces instants magiques où « l’on est sûr que l’on va y arriver » (U2/48), une joie intense envahie alors le coureur, un sentiment d’accomplissement de toute puissance. Ces moments, toujours trop courts, se retrouvent après un entraînement où l’individu s’est dépassé : « une fois que tu y es et bien tu es content d’y être, et quand t’as fini ton entraînement t’as le point rageur et tu te dis : c’était bon » (U1/59). Mais surtout en compétition lorsque les objectifs que l’athlète s’était fixé ont été remplis, l’individu, en accord avec lui-même, y trouve alors l’occasion de savourer la vie à sa juste valeur.  

 

La philosophie de l’ultra pourrait donc être, pour reprendre les termes de B. Piccard (2000, p15) se référant à Pascal, « je ressens donc je suis ». La pratique a en effet pour fonction essentielle, en affirmant la primauté du vécu, du ressenti de l’individu, de valoriser l’authenticité et l’intensité des émotions dans une société qui s’en préserve, s’en méfie, en les artificialisant et les masquant.

 

2)   La logique de la démesure ou l’assurance d’éprouver des sensations extraordinaires

 

Comme l’affirme Frédéric Baillette (1991), « la recherche de la souffrance maximale porte en elle l’assurance de plaisirs extrêmes », pour les ultra triathlètes, la durée, la longueur des épreuves est la garantie d’un épuisement maximal du corps et de l’esprit. Claude souligne que « c’est super, parce que les courses sont longues, on a le temps d’apprécier » (U3/79)   Ces athlètes rentrent donc logiquement dans une surenchère perpétuelle, en opposant les adaptations progressives du corps à des défis de plus en plus insensés, des distances de plus en plus vertigineuses.

Cette conduite rejoint les comportements caractéristiques des phénomènes de déviance tels que la toxicomanie ou l’alcoolisme. Dans une recherche constante d’un état second, l’individu compense l’habituation progressive par une augmentation des doses. Il entre dans le cycle infernal de l’accoutumance, devenant réellement dépendant. L’objet de cette dépendance peut prendre des formes  multiples, si l’on pense en premier à des produits (tabac alcool et autres stupéfiants…), les jeux vidéo, l’ordinateur se révèlent également des dangers potentiels dont les effets d’une utilisation abusive s’apparentent à ceux d’une drogue. De nombreuses études ont mis en évidence l’existence d’une dépendance à l’activité physique, provoquant des manifestations symptomatiques (anxiété, irritabilité, crispation) chez les sujets en cas de privation (Sachs, Pargam, 1984). L’accoutumance condamne les athlètes à repousser continuellement les limites, accroître sans cesse les difficultés (sommeil, distance, conditions…) pour assouvir leurs attentes, leur besoin de sensations. On retrouve cette notion de dépendance chez Albert qui utilise pour évoquer sa pratique des termes spécifiques aux conduites addictives, il affirme que depuis « avoir mis les pieds dedans », il « ne peut plus s’en passer », « même à petite dose, il a besoin de quelque chose qui fasse transpirer » (U1/125). De même David reconnaît qu’il pourrait difficilement s’en passer pendant une semaine (U4/50)

D’autre part, l’ultra triathlon est constitué de trois activités cycliques, si les transitions procurent des sensations particulières lors des sprints ou des courtes distances, dans les épreuves longues distances, c’est la répétitivité des mouvements, la reproduction gestuelle infinie, qui  permettent ce que Le Breton (1991) décrit comme « l’accès à un état second sans que la conscience ne disparaisse ». Le rythme hypnotique mène en effet peu à peu l’individu dans une situation de transe, lui faisant perdre ses repères habituels, provoquant un étourdissement passager : c’est là une des « figures du vertige ». Albert parvient ainsi à quasiment faire abstraction de son corps tant il est bien « j’ai pas bu un coup, j’ai pas mangé un coup, rien, j’ai fait que nager pendant 1h50 ».

 

3)   Un cadre particulier

 

On remarque que les émotions les plus intenses, celles dont se souviennent le mieux les athlètes, se manifestent principalement lors des compétitions, si l’entraînement procure aussi son lot de sensations, celles-ci sont beaucoup moins fortes. De même, les triathlons classiques ne bouleversent pas la vie de l’individu qui, comme l’évoque Albert, part de chez lui le matin pour aller faire sa course d’une heure ou deux et rentrer chez lui en fin d’après midi (U1/135). Elles ne sont pas l’occasion d’un dépaysement, ne plongent pas l’individu dans un autre monde. En ultra, la compétition met en scène l’effort, place l’athlète dans une situation particulière, inhabituelle et la course réunit ainsi des conditions propices à l’avènement de sensations extrêmes.

 

« Déjà, avant l’épreuve t’as peur, moi, dans ma tête, l’épreuve, elle ne commence pas au moment du coup de feu, c’est au réveil, enfin, bien avant déjà, quand t’arrives sur place surtout comme l’année dernière, où j’ai pas mal bougé, tu prends ton avion, chez toi, tu prépares ton sac et pfit à l’aéroport, donc déjà quelque part t’y es dedans. C’est vrai que au réveil, le matin d’une épreuve, tu te dis, ça y est, c’est le jour j, tu dois être en forme aujourd’hui et en général, tu ne te sens jamais, t’es jamais bien, tu te sens toujours un peu fatigué, ah tien, j’ai mal à une épaule, j’ai mal ci, j’ai mal là mais ça, c’est toujours des signes de forme, où, je sais pas on a besoin de se rassurer, j’en sais rien. C’est vrai, toute cette phase d’avant course, elle est sympa à vivre aussi, t’as le cœur « boum, boum, boum » et par moment t’as des coups d’émotion, tu te dis : han, pourvu que ça se passe bien. Et puis après, au coup de feu, ben là, c’est un peu le trou noir, t’oublies un peu tout le temps passé avant et tu pars dans ta compète.»(U1/69)

« Tu te lèves à 4h du mat, il fait nuit noire, t’arrives dans le parc à vélo, il fait nuit noire, boom, le départ, il fait nuit noire et ça se passe ou ça ne se passe pas mais quand tu passes la ligne d’arrivée, t’es content, tu te dis ouais, génial, génial, j’ai vécu quand même quelque chose de top là. » (U1/135)

On peut noter tout d’abord une rupture de lieu. Alors que les endroits d’entraînement sont familiers à l’athlète, qui a maintes et maintes fois parcouru les mêmes circuits, fréquenté les mêmes vestiaires, arpenté les mêmes chemins, la compétition le confronte à l’inconnu le plus total. Il se retrouve dans un pays étranger dont il ne maîtrise bien souvent pas la langue, il découvre les différents parcours vélo et course à pied, l’endroit où se déroule la natation et tente de prendre des repères, de s’approprier ces espaces nouveaux.

 

Le temps de la compétition  constitue également un temps à part, à l’opposé du temps quotidien aussi bien avant l’épreuve que pendant celle-ci. Dès son arrivé sur les lieux, l’athlète est dans sa compétition, chaque seconde qui s’écoule ne fait que le approcher inexorablement de l’échéance, c’est le temps des doutes, des angoisses… Le temps de la course est très spécifique, Albert dans son récit retranscrit bien ces conditions si particulières et notamment l’approche du départ, lorsque les concurrents rentrent dans l’eau à la lueur de la lune. Puis le temps si particulier du coup de feu : le « trou noir »,  l’instant de vérité marquant le début d’une aventure si longue et tellement courte à la fois.

 

Les athlètes redécouvrent réellement la valeur du temps, à la fois l’ennemi contre qui l’on se bat, et le repère à qui l’on s’accroche, chaque seconde étant tantôt un supplice, tantôt une récompense : « pendant le temps de la compète c’est long et en même temps sur un double par exemple, ça va très très vite » (U1/69). Aux interminables périodes de souffrance succèdent les éphémères moments d’extase.

 

De la même façon, le cadre de la compétition rompt avec la monotonie et l’aspect solitaire de l’entraînement des individus en les confrontant à d’autres dont ils font la connaissance et avec qui s’instaurent des relations profondes durant ces aventures humaines. Les rites et les codes de l’épreuve (présentation des candidats, contrôle des arbitres, préparation du matériel, remise des récompenses, briefing d’avant course…) contribuent à différencier les courses de la vie courante et à en faire ainsi comme le souligne B. Piccard (2001) « un moment à part dans une existence », chaque course étant unique et laissant des souvenirs inaltérables aux participants.

 

 

 

4)   La recherche d’originalité ou comment ne pas être comme tout le monde

 

« des moments où tu n’es pas comme les autres, où tu vis un truc que tout le monde ne vit pas » (U2/43)

 

La pratique de l’ultra triathlon démontre de la part des individus, leur volonté de ne pas se conduire comme tout le monde, d’être différent, de vivre des choses « que tout le monde ne vit pas » (U1/109). Dans une société de plus en plus standardisée où tout est normalisé, fait pour la moyenne, pour « l’homme moyen », ces athlètes trouvent dans l’ultra un moyen de se différencier, d’affirmer leur identité propre. On retrouve cette volonté de se distinguer dans les propos de nombreux aventuriers, ainsi Christine Janin, première femme sur l’Everest et première femme à atteindre le pôle nord à skis, affirme qu’elle a toujours voulu « vivre des choses différentes des autres » (psychologie 2000)

 

Face à la logique actuelle de reproduction d’un modèle, d’imitation, que l’on retrouve dans la mécanisation, le travail à la chaîne et qui promeut l’image d’un homme idéal, symbole d’une société de consommation poussée à l’extrême. L’ultra ne cherche pas à se conformer à des normes, à des standards imposés par la société mais au contraire à affirmer ses particularités, à sortir du lot. Albert reconnaît que « s’il y avait 2000 personnes au départ » d’un ultra triathlon, il ferait autre chose, qu’il a envie de vivre des choses que les gens ne vivent pas au quotidien, de ne pas constamment ressembler aux autres, d’avoir dans sa vie des « moments uniques » (U1/109) Les épreuves, en étant réservées à une poignée d’individus déterminés, sont l’assurance de vivre des choses qui ne sont pas communes.

 

De même, la vie de ces athlètes, réglée par l’entraînement, l’effort et les sacrifices, apparaît comme marginale, ne correspond pas à la conception courante d’une existence aujourd’hui. Mais là encore, ce mode de vie, choisi délibérément, et l’entraînement solitaire de ces individus reflète cette recherche de liberté, d’unicité dans un monde de plus en plus uniforme.

 

 

 

IV)       L’ultra triathlon ou la réaction à une société trop moderne

 

1)   L’auto contrainte ou le refus de la facilité

 

On a noté auparavant (deuxième partie, II) 2) B))  que cette notion d’auto contrainte était une des caractéristiques marquantes qui ressortait chez les ultra triathlètes. Pour réagir à une société de moins en moins exigeante vis-à-vis des acteurs qui la composent, ils possèdent en effet une faculté étonnante à s’imposer des obligations fondées sur des normes strictement personnelles notamment au travers de l’entraînement.

Cette manifestation peut également être perçue comme la réponse à une société où la vie est de plus en plus facile, où tout est prétexte pour en faire le moins possible, tout conduit l’individu à diminuer ses dépenses physiques, l’amenant à une certaine paresse (confort exceptionnel, multimédia, services à domicile…) Face à cette forme de « fainéantise moderne », on voit se développer des activités mettant volontairement les participants en situations difficiles notamment les raids aventure, redonnant du sens aux notions d’effort et de mérite. L’ultra triathlon s’inscrit dans cette tendance en s’appuyant sur des valeurs constitutives de l’être humain que sont la détermination, la volonté. Le plaisir éprouvé est proportionnel aux difficultés rencontrées, à l’effort fourni qui prend alors des allures de vérité. Il n’y a plus d’excuses superficielles : « si ça ne va pas, ce n’est ni la faute du voisin, de l’équipier, du chrono, du soleil ou de la pluie » comme le souligne Claude (U3/83). L’authenticité de l’action, l’être, prennent le dessus sur le paraître si cher à la société contemporaine.

 

 

2)   Une redécouverte du corps

 

Les évolutions technologiques ont peu à peu conduit l’individu à oublier progressivement son corps, à en dépasser les limites, les machines le remplaçant peu à peu dans les travaux pénibles, favorisant la production et les conditions de vie, les moyens de transport (voiture, avion….) démultipliant ses possibilités de déplacement, et les nouveaux modes de communication (télévision, téléphone…) facilitant les échanges. Si bien sûr, ces évolutions constituent des progrès indéniables de la société moderne, elles contribuent à une négation croissante du corps, cette intellectualisation et cette virtualisation de la société entraînant notamment une diminution de la dépense énergétique, une sédentarité, et l’apparition de problèmes de santé tels que l’obésité. Le titre de l’ouvrage de Le Breton (1999) : « L’adieu au corps » traduit ce rejet progressif, faisant du corps « un objet à disposition sur lequel agir afin de l’améliorer, une matière première où se dilue l’identité personnelle et non plus une racine identitaire de l’homme ». L’ultra contribue ainsi à réhabiliter le corps, répondant à un besoin fondamental de l’être humain qu’est le besoin de mouvement, « besoin de transpirer » pour Albert. L’homme est en effet doté d’un appareil locomoteur dont seule l’utilisation régulière garantit le bon fonctionnement, d’où les propos célèbres de Lamarck : « la fonction crée l’organe » reprenant une maxime des médecins anglo-saxons : « use it or loose it ».

On peut noter également que les traces de l’événement qui s’inscrivent sur le corps : vomissements, cicatrices, sueur, fatigue, sont autant de preuves physiques, réelles de l’existence, leur manifestations visibles assurent une sorte de matérialisation des sensations.

 

A)    Une nouvelle vision de la santé

 

La santé, autrefois perçue comme « le silence des organes » (Vigarello, 1978) prend une autre forme chez les adeptes de sports extrêmes. Ce concept ne désigne plus seulement l’absence de douleurs et le fait de pouvoir ignorer son corps mais au contraire de le sentir, de le mettre à l’épreuve pour s’assurer de son fonctionnement optimal

 

B)     Du corps « ami » au corps « ennemi »

 

Dans les entretiens, apparaissent deux visions paradoxales du corps chez les ultra triathlètes, à la fois l’objet de toutes les attentions et d’une profonde indifférence.

 

a)      Le corps « ami », choyé

 

Le corps des athlètes est leur partenaire, c’est lui qui leur permet de participer à ces aventures, d’assouvir leur passion, lui seul leur fournit ces émotions si précieuses, les concurrents sont donc tenus d’être à son écoute : « tu en prends soin de ton corps surtout dans la préparation » (U1/90) . Le but de la pratique sportive comme le rappelle Claude, est de pouvoir être en forme et se faire plaisir le plus longtemps possible et non de « se casser » prématurément. Pour cela une connaissance du fonctionnement propre à chacun est nécessaire, il faut « écouter son corps » (U3/46), savoir le comprendre, percevoir les limites de ses capacités et « accepter que son corps dise non » (U1/124)

Les individus tentent donc au maximum de respecter certaines règles, une hygiène de vie convenable (alimentation, récupération, étirements…) afin de préserver leur corps, lui offrir les conditions optimales à son fonctionnement. Dans une optique de longévité, dans un raisonnement basé sur le long terme, l’attention portée au corps apparaît comme un élément fondamental.

 

b)      Le corps « ennemi », maltraité, soumis

 

« sur l’ultra au niveau musculaire, articulaire, vu que l’effort dure x et x et x heures, c’est vrai que c’est plus traumatisant, mais en même temps on n’a qu’une vie, il faut en profiter » (U1/93)

 

D’un autre côté, les triathlètes sont les premiers à reconnaître que les épreuves auxquelles ils participent ne sont pas raisonnables, que le corps humain n’est pas fait pour accomplir ce genre de tâches extrêmes : « en même temps on lui demande beaucoup quand même » reconnaît Albert (U1/93), « quand tu cours une quarantaine d’heures comme ça non stop sans dormir, …est-ce que le corps humain est fait pour ça ? » s’interroge Boris (U3/64)

L’individu cherche donc à dominer son corps, celui-ci ne devenant qu’un vulgaire outil, Albert nous parle de son corps comme des « kilos à tirer à tirer » en course à pied, comme des « tonnes à traîner » (U1/91) le contraignant à ralentir, il utilise des termes évocateurs : « la machine humaine » « le cœur travaille », « ça décrasse » montrant clairement la relation instrumentale qu’il peut entretenir avec son corps

Le corps est poussé dans ses retranchements ultimes, l’individu cherche à l’asservir, à nier les blessures et les souffrances en les percevant comme des obstacles à la performance et non comme  les cris d’alarme d’un corps surmené.

 

L’enchaînement excessif des compétitions sans accorder le temps de récupération nécessaire à l’organisme (U4/78), (U2/65), le refus d’abandonner et la volonté permanente d’en faire toujours plus, donnent l’image d’un corps objet, d’un corps esclave dont l’unique droit est d’obéir : « la blessure grave pourquoi pas mais tu t’en fous, la machine humaine elle est bien faîte, ça se remet en général » (U1/85).

c)      Deux visions pas si incompatibles, même complémentaires

 

Ces deux positions apparemment opposées ne le sont pas tant que ça, en effet, elles peuvent même s’avérer complémentaires, comme le souligne P. Baudry (1991) : « l’amour du corps procède de la haine du corps ».  En demandant à son corps des efforts démesurés, l’athlète apprend à le connaître, à anticiper ses réactions, à mesurer ses limites et est ainsi plus à même de l’écouter, de le comprendre. Le proverbe ne dit-il pas qui aime bien châtie bien ? L’asservissement apparent du corps des athlètes lors des compétitions s’intègre dans une découverte de ses possibilités, permettant une meilleure compréhension de son fonctionnement. Ceci afin de mieux tenir compte des besoins du corps avec un souci permanent de le respecter.

 

 

3)   Un retour à la nature

 

Dans des sociétés fortement urbanisées, la pratique de l’ultra triathlon apparaît comme un moyen de s’évader, les sorties à vélo ou à pied constituant une sorte de retour à la nature, une fuite de la vie quotidienne et de son stress. Les athlètes dans leurs entretiens évoquent ce besoin de se ressourcer, le sport constitue pour Albert « sa soupape » comme il l’appelle (U1/112), un moyen de s’évader du quotidien et de la tristesse de la ville, d’éclaircir un peu le gris d’un paysage banlieusard bien morose, de s’offrir un peu d’espace et de liberté entre ces immenses tours de béton, bref, de satisfaire le côté « sauvage » de sa personnalité. (U1/118). Boris souligne que la pratique rentre véritablement dans son équilibre de vie, physiquement il en a besoin, mais cela lui permet également de « se libérer la tête… de penser un peu à tout, de refaire le monde » (U3/70) 

 

« C’est vrai que ça te permet de faire un break et de sortir de la vie dans laquelle on est. » (U1/113)

 

 V)            L’ultra triathlon ou la réaction à une société hyper sécuritaire

 

1)      Des risques particuliers

 

Si l’on a vu dans la première partie que les concurrents n’avaient pas l’impression de prendre des risques au sens où ils ne laissaient que très peu de place au hasard (cf première partie I) 4)), l’ultra triathlon engendre des risques d’une autre nature. Les ultra triathlètes sont en effet confrontés sans cesse aux blessures : pour David « ça n’arrête pas, tous les ans je suis un petit peu blessé, tendinites… ». Boris quant à lui affirme avoir « toujours 2 ou 3 petits problèmes au niveau des blessures » et  n’a pas totalement récupéré la mobilité de son épaule droite suite à une paralysie partielle du grand dorsal survenue au cours d’une compétition (U2/22). Ces risques sont moins visibles, moins spectaculaires mais tout aussi dangereux.

 

La répétition des blessures, les douleurs multiples dont les individus tentent de minimiser l’importance : « t’as mal au jambes, t’as une sciatique ou t’as une douleur au niveau du dos bon, ben c’est contraignant mais c’est pas grave quoi » (U2/64), ont une incidence sur leur vie quotidienne. Si l’individu n’est pas confronté à l’incertitude du présent et a le sentiment illusoire d’un contrôle total de la situation, il ne connaît pas les conséquences à long terme de ces efforts démesurés. David a conscience de la gène que cela pourrait occasionner ultérieurement et nous dit qu’il n’a pas envie de « finir dans une chaise roulante » (U4/84). Ne voulant pas compromettre sa vie future, il s’accorde en quelque sorte un seuil de blessure, une limite de handicap à ne pas dépasser, considérant ces inconvénients comme le prix à payer. Albert et Boris émettent eux, une certaine appréhension quant à l’état de leurs organismes et des dégâts potentiels que peut causer l’excès d’activité physique, « je ne suis pas certain que ça soit très très bon » (U1/94), Boris a peur pour  son avenir : « est ce que le corps humain est fait pour ça, est ce qu’on ne le payera pas un jour, à tirer sur le cœur comme ça ? » (U2/65)

Cécile Martha (2002) insiste sur l’aspect subjectif de la prise de risque qui n’est donc pas exclusivement liée à l’intervention du hasard. Dans le même ouvrage, M. Barthélémy remarque que le risque peut naître de l’amplification des caractéristiques d’un sport institué et reconnu, comme c’est le cas pour l’ultra triathlon, les distances des épreuves lui donnant alors son caractère extrême. D’autres facteurs sont susceptibles d’amplifier les risques tels que le climat (désert, humidité, océans…), les conditions de course, le parcours (dénivelé, longueur.)

Le risque peut alors se définir avec la notion de mise en jeu de l’intégrité corporelle. L’ultra endurance, en proposant « une immersion volontaire dans une situation vertigineuse d’où l’acteur a du mal à se sortir indemne » (Collard, 2002 p 362), met en jeu l’intégrité physique des participants et à ce titre devient une pratique à risque.

 

2)   Une figure de « l’ordalie moderne »

 

A) Une société prophylactique

 

Nicolas Christakis (2003) analyse la prise de risque comme « une participation voulue et consciente à des pratiques comportant une part importante de danger ». Pour lui, ce processus psychologique articulé à un comportement s’inscrit dans un contexte social, possède une signification. Les comportements à risque sont alors le reflet des contradictions et des défaillances de l’environnement, la réponse cohérente des acteurs sociaux à leur milieu.

La société actuelle se caractérise par l’omniprésence d’une volonté sécuritaire, une traque permanent du risque, destinée à en écarter toute éventualité. Pour D. Luc (2000 p40), « les peurs sociales dont on nous abreuve concourent au nombrilisme évolutif ». Placements sûrs, sécurité sociale, retraites, carrières, assurance vie, n’offrent pas davantage d’insouciance à l’individu mais au contraire le focalisent sur la peur de les perdre. Paradoxalement, dans une société s’attachant à éliminer tout risque potentiel, jusque dans les moindres détails, l’homme s’aperçoit de la multitude des dangers non maîtrisables qui le guettent et contre lesquels il ne peut rien (accidents, explosions nucléaires, catastrophes naturelles…).

L’émergence et la multiplication des conduites à risque apparaissent comme la réponse à cette ambivalence où l’excès de sécurité, la crispation sécuritaire permanente tranche avec un sentiment d’impuissance croissant.

 

B) L’attirance de l’interdit

 

Le goût, l’attrait du défendu peut être une première façon d’expliquer l’engouement actuel pour les sports extrêmes, mais ces comportements traduisent aussi une nouvelle conception du risque. Autrefois toléré, accepté, considéré comme partie intégrante de certaines activités, le risque était évité. Il est aujourd’hui au contraire valorisé, recherché, amplifié, lors d’aventures où l’individu s’y confronte volontairement.

Cet affrontement intentionnel du danger, dans une société prophylactique, devient le fruit d’une démarche individuelle et apparaît comme un moyen de mieux appréhender le risque. C’est en quelque sorte une façon de matérialiser l’angoisse sécuritaire des sociétés contemporaines, qui, en évitant systématiquement le danger ne font qu’en augmenter la crainte. Affronter ouvertement le risque permet de mieux l’appréhender, selon D. Le Breton (1992), « la valeur du risque est proportionnelle à celle accordée à la sécurité ».

 

C) Un défi à la mort, défi à la vie

 

Pour donner une signification à ces comportements, Le Breton utilise la notion « d’ordalie ». Initialement, ce terme désigne une tradition, un rite de conciliation sociale permettant la résolution d’une tension dans les sociétés traditionnelles en se référant à un jugement divin. Seul le résultat de l’épreuve à laquelle est confronté l’individu, étant perçu comme une décision suprême, un verdict des dieux, peut affirmer son innocence en lui laissant la vie ou condamner sa culpabilité, en la lui retirant. Les hommes s’en remettent aux instances sacrées, assurance d’une issue incontestable, pour résoudre une situation dont ils ne possèdent pas la solution.

Si aujourd’hui, cet abandon de soi au jugement divin n’est plus une obligation sociale, ne constitue plus un rite judiciaire, il n’a pas cependant disparu, sa signification anthropologique d’une quête de sens persiste, mais se retrouve sous un aspect individuel notamment par l’intermédiaire des sports extrêmes et de la prise de risque. En s’exposant délibérément au danger, en affrontant la mort, l’individu remet en question la signification de son existence. La mort est une instance anthropologique forte de significations, « mors ultima linea rerum est »[4], la côtoyer confère un prix à la vie, légitime l’existence, lui redonne un sens.

Si les ultra triathlètes n’envisagent pas un instant la mort lors des entretiens, la démesure de leur pratique s’inscrit dans cette quête de signification, dans cette recherche existentielle. En défiant le carcan des normes établies par la société, en s’approchant toujours plus près des limites du possible et mettant leur intégrité physique en jeu, les concurrents redonnent du sens à leur vie.

Comme le souligne Le Breton (1992), « seul a un prix ce qui peut être perdu », grâce aux épreuves d’ultra triathlon, les individus redécouvrent la précarité, la fragilité de l’existence, ils peuvent redonner sa vraie valeur à la vie et ainsi en savourer pleinement tous les instants.

 

VI)       L’ultra triathlon ou la réaction à une société individualiste

 

« S’il y a peut-être un mot, c’est entraide, amitié, convivialité pour définir l’ultra, ce que j’entends quand je t’ai dit entraide, c’est solidarité, connaissance des autres, je ne sais pas comment résumer ça, mais, c’est le fait de retrouver des gens, d’apprendre à les connaître, fraternité, convivialité, ouais, c’est un peu ça » (U4/87)

 

Dans une société moderne marquée par l’avènement de l’individualisme (Lipovetsky, 1989), la perte des repères collectifs et la diminution des contraintes relatives à l’organisation et au fonctionnement social, les liens sociaux sont de plus en plus précaires, instables. Les relations que nouent les individus deviennent éphémères, instrumentales, Dubar (2000) parle de processus identitaire relationnel pour évoquer l’appartenance temporaire d’un individu à des réseaux, sorte de stratégie pour garantir une évolution personnelle. Le moi s’érige donc en valeur absolue, l’individu, ne dépend plus de l’autre, ne dépend plus des autres, c’est chacun pour soi.

L’ultra triathlon apparaît a priori comme un sport individuel, cette caractéristique constitue d’ailleurs l’un des motifs poussant les individus interrogés à le pratiquer, on retrouve cette attitude solitaire et cette rigueur individuelle dans la personnalité des pratiquants de cette discipline où, comme le dit Albert « tu es seul face à toi-même » (Voir première partie II) 2) A)). Ce qui est plus étonnant, c’est que la discipline soit perçue par les athlètes avant tout comme un moyen d’échange et de communication. Pour Claude le sport est avant tout un moyen de communication (U3/55), c’est d’ailleurs l’un des trois termes qu’il utilise pour définir l’ultra (U3/87).

En confrontant des individus d’origines diverses à des difficultés extrêmes, en les amenant à repousser ensemble leur limites, à s’entraider, se soutenir dans les moments délicats et à partager des instants de bonheur intense en commun, l’ultra favorise la formation de liens étroits, solides entre les concurrents dans une société basée sur des relations superficielles, intéressées.

« Non, enfin en ultra, ce qui est chouette, c’est la relation humaine, enfin pour moi, c’est hyper important en tout cas… ce côté humain je ne l’ai pas retrouvé dans quoi que ce soit pour l’instant. » (U1/126)

1)   La création de liens sociaux

 

« des liens à vie, je pense, c’est des choses qui resteront à vie, à vie, à vie. Ben moi, je ne les retrouve pas ailleurs, que ce soit dans le professionnel où même en triathlon, en club, j’ai des copains en club, mais, ils n’ont pas vécu ce qu’on a vécu » (U1/129)

 

« au niveau mental et humain, tu vis des choses extrêmes. Avec les autres triathlètes : Guy (Rossi), tout ça, on ne se côtoie  pas puisqu’on vit chacun de notre côté, mais il y a quelque chose, il y a quelque chose, il y a une amitié qui est propre, qui est sincère, on ne se voit pas mais on sait que si on a besoin de quelque chose tu vas pouvoir demander, il y a Manu, un copain qui fait de l’ultra… eh bien il est venu faire un marathon ici, il a dormi ici, moi j’étais pas là, mes parents l’ont accueilli, enfin bref, tu sais qu’il y a une fraternité.» (U1/79)

 

L’un des aspects les plus frappant qui ressort des entretiens est la qualité des relations entre les concurrents, elles sont non seulement basées sur le respect mutuel, mais aussi à l’origine d’amitiés profondes. Même s’ils se voient rarement, les concurrents s’apprécient les uns les autres, « il y a quelque chose » comme l’affirme Albert (U1/128), ils se connaissent presque tous et n’hésitent pas à se solliciter.

 

Les triathlètes évoquent pour parler des liens qui les unissent les termes de « clan », de « famille » (U2/55) (U4/36), qui traduisent bien la complicité qui s’installe entre eux, la confiance qui s’instaure. Ils sont peu nombreux, se retrouvent sur les différentes épreuves auxquelles ils participent et forment donc une sorte de petite communauté partageant la même passion, le même culte de l’effort, des conceptions similaires de la vie, la chaleur et la convivialité de ce petit groupe remplaçant ainsi l’anonymat dans lequel la société moderne plonge l’individu.

Après avoir vécu ensemble des « scènes inimaginables » (U4/33), endurer les mêmes galères, les mêmes souffrances, après s’être soutenus pendant les efforts interminables, les concurrents se sentent obligatoirement plus proches et savent réellement qu’ils peuvent compter sur l’autre. Pendant l’épreuve, chaque coureur accède véritablement à l’intimité des autres participants, partageant leur quotidien (durant 14 jours au déca) mais surtout traversant avec eux les moments intenses de la compétition, les instants de joie comme ceux de détresse. Les pratiquants découvrent alors la vraie personnalité de chaque individu qui ne peut tricher devant les difficultés, dans cette optique, ils ont conscience de  ne pas jouer un rôle, mais d’être davantage eux-mêmes.

 

« un ultra comme le déca l’année dernière au Mexique, où tu vis pendant 15 jours ensemble, tu ne peux pas vivre ça ailleurs, dans le quotidien, même si tu vis avec quelqu’un, c’est pas pareil, là tu vis ensemble, tu manges ensemble, tu dors dans le même endroit, tu souffres ensemble, tu sais ce que l’autre peut ressentir, parce que toi tu le ressens, c’est énorme… » (U1/79)

 

Pour Nietzsche, « la fatigue est le plus court chemin vers l’égalité et la fraternité »[5], on comprend donc que ces courses, durant jusqu’à près de 40 heures sans dormir et l’état d’épuisement qui en résulte, mettent les concurrents dans des situations extrêmes garantissant ainsi l’apparition de relations particulières.

 

 

2)   Un moyen de communication

 

Lorsque l’on demande à Claude, trois mots pour qualifier l’ultra triathlon, le premier qui lui vient à l’esprit est la communication, il évoque en effet le sport et notamment sa pratique comme un facteur de communication essentiel. Si la plupart du temps l’athlète effectue seul ses séances d’entraînement, sans entraîneur ni partenaire, comme lors des longues sorties vélo de parfois 7 heures, et si a priori les compétitions avec leur règles strictes, interdisant de rouler en groupe, de se suivre à moins de 10m… contribuent à renforcer l’aspect individualiste, la pratique présente d’autres caractéristiques favorisant la communication.

 

Tout d’abord, elle permet de rencontrer des gens, « ça permet de découvrir des gens, ça permet de découvrir des pays, ça permet de se retrouver avec des gens, et c’est ça qui me plaît » (U4/87). Les compétitions rassemblent dans un pays donné, l’espace de quelques jours des athlètes du monde entier, d’origine, de statut social et de confessions différentes, venus partagés la même passion. La variété des concurrents assure une richesse des relations humaines, l’ultra devient un véritable moyen d’aller à la rencontre de l’autre. Mais durant son séjour à l’étranger, l’individu n’est pas amené à côtoyer que les autres concurrents, il communique également avec les organisateurs, les spectateurs, Albert apprécie particulièrement ces contacts humains que la pratique sportive permet de nouer (U1/130).

Pour Boris, ces manifestations prennent la forme d’un message envers la population, en montrant que l’on peut réaliser ce type de défi hors du commun, il incite les gens à bouger, à se mobiliser (U2/82), et contribue à leur faire partager sa vision et son amour de la vie.

 

Tous les triathlètes avec lesquels je me suis entretenu soulignent l’atmosphère, la convivialité qui règne lors des compétitions. Personne ne court pour battre l’autre, seulement pour donner le meilleur de lui-même, et la course, par définition individuelle, prend systématiquement des allures de coopération. Les athlètes s’adaptent au règlement et comme il leur est interdit de rouler les uns derrière les autres, ils se mettent côte à côte pour discuter, se réconforter, surmonter les difficultés et les coups de blue ensemble. On assiste alors à des scènes atypiques, bien loin de ce que laisse imaginer le terme de compétition. En effet, les athlètes s’attendent (U2/83), s’entraident (U1/80), ils ralentissent en se dépassant pour échanger quelques mots et s’assurer de l’état de santé, du moral de celui qu’ils doublent, le challenge individuel cède la place à une véritable aventure humaine.

 

David insiste lui, sur l’importance de l’assistance, dans une épreuve que l’on pourrait croire comme ne dépendant que des capacités physiques de l’athlète, son mental est bien souvent le facteur déterminant de la réussite ou de l’échec et pour cela, le suivi des concurrents par une équipe d’assistance composée de 3 membres : souvent des amis, de la famille… est primordiale (U4/64) et détermine en grande partie le résultat.

 

La pratique sportive oblige l’individu à « se bouger », de voir autre chose comme le dit Boris (U3/75), ce faisant, l’individu rencontre d’autres personnes, découvre des lieux, d’autres cultures, apprend constamment des choses, et en cela constitue un formidable moyen de communication

 

 

 

 

 

 

3)   L’utopie d’un monde parfait

 

« il y a une entraide, une solidarité, il n’y a pas de haine, je ne crois pas, j’en vis pas de haine, c’est presque le monde idéal on va dire ouais, pendant quelques heures tu partages la même chose » (U1/81)

 

Lorsqu’ils dépeignent l’atmosphère propre à l’ultra triathlon, il est possible de percevoir dans les propos des athlètes une sorte de monde idéal dont la solidarité, le respect et la fraternité sont les fondements premiers. Le petit milieu de l’ultra serait encore protégé des tares individualistes contaminant la société moderne.

 

L’intensité de l’effort apparaît dans cette optique comme le moyen de mettre tout le monde à égalité, chacun endurant des souffrances semblables, la coopération entre les individus devient naturelle, ils luttent ensemble pour dépasser la faiblesse de la condition humaine.

La justice règne en maître dans ce monde utopique, le premier n’est pas envié car sa réussite est le juste résultat de son travail, des efforts qu’il a fournis. Le vainqueur est respecté par le dernier autant qu’il respecte celui-ci, la place importe peu, le mérite de s’être battu jusqu’au bout, d’avoir fait son maximum, prime sur le résultat. On retrouve un peu la société rêvée dont Boris nous fait part lorsqu’il évoque un temps où « les hommes avanceront main dans la main » (U2/69). L’ultra triathlon apparaît comme un refuge idyllique pour ces hommes, le reflet d’un monde parfait, basé sur le respect de valeurs, bien loin de la société actuelle.

Lorsque Claude pédale sur son vélo, il nous dit qu’il est bien loin des atrocités (U1/95), des horreurs de la vie quotidienne, la pratique devient alors un moyen de se créer son propre univers, de vivre sa propre réalité.

 

 

 

 

 

 

 

 VII)   L’ultra triathlon ou la réaction à une société matérialiste

 

Nous vivons aujourd’hui dans une société régie par le rendement, cherchant sans cesse le profit maximal, toute action entreprise doit être potentiellement bénéfique à l’individu, chaque chose n’est effectuée qu’en vue de son utilité.

 

Cette mentalité basée sur le concret, l’intérêt immédiat, le bénéfice matériel conduit à une diminution progressive du symbolique apparemment inutile puisque improductif. Il en découle une perte des rites traditionnels, des coutumes, une disparition du sacré, du spirituel sous ses formes institutionnelles strictes, dues notamment à l’avènement de la science engendrant au nom du savoir et du progrès, une rationalisation systématique. La laïcisation de l’état, la perte de vitesse des religions traditionnelles, les cérémonies (mariage, baptême, fêtes religieuses comme noël…) perdant leur signification profonde au profit d’un aspect mercantile et festif, en sont autant d’illustrations.

 

Mais comme le souligne A. Einstein, « l’imagination est plus importante que le savoir », l’individu ne se réduit pas, en effet, à un être purement rationnel, il est bien plus que cela et l’on ne peut nier la place de son imaginaire. La société matérialiste actuelle, ne remplissant plus une de ses fonctions anthropologiques qui est de rassurer l’individu sur son existence, grâce notamment à la mise en place de tout un univers symbolique, de l’intervention du sacré, s’imposant comme des repères incontestables. Cette quête prend alors des allures de recherche individuelle, chacun nourrissant son imaginaire à sa guise, se référant à ses expériences pour y retrouver les éléments constituant de ce que Bernard Jeu appelle les mythes fondateurs, dont l’homme a besoin. Cette tendance se manifeste par la recrudescence des sectes, des mouvements extrémistes, du fanatisme, chacun puisant où il peut le symbolique manquant à sa vie.

 

L’ultra triathlon apparaît à ce titre comme un formidable fabriquant de rêves, réunissant de multiples symboles, prenant parfois des aspects religieux, permettant d’assouvir le spiritualisme des participants dans une société trop terre à terre.

 

 

1)   Du besoin de symbolique à la recherche de rêves

 

On peut noter tout d’abord que la participation aux épreuves et l’entrée progressive des individus dans cet univers de démesure s’inscrit dans une attirance pour l’impossible, le défi initialement perçu comme irréalisable. Les différents entretiens montrent la fascination initiale des individus à l’égard de la discipline, tombé dessus plus ou moins par hasard (reportage télé pour Albert, une pub dans la boîte aux lettres pour Claude, discussion pour David), ils se la représentent comme irréelle, insensée, impossible. « J’ai commencé à  voir les mecs qui courraient à Vouglans, c’était impressionnant » (U2/13), « je me disais, le Fontanil, c’est un truc inaccessible » (U2/16) reconnaît Boris, pour Claude « tout le monde pensait que c’était irréel » (U3/14), quant à David, cela lui paraissait impossible, qu’il n’y arriverait pas (U4/11). On sent un profond respect et une immense admiration pour les hommes relevant ces défis hors du commun.

 

L’histoire du mythique triathlon d’Hawaï, autant par la légende de son apparition que par les anecdotes des premières courses rentre réellement dans la lignée des contes fantastiques. Les informations sont difficilement vérifiables, elles relèvent davantage de rumeurs que de certitudes, elles proviennent souvent des récits des participants eux-mêmes, n’hésitant pas à déformer la réalité pour amplifier leurs exploits. Ces véritables mythes modernes contribuent à alimenter l’imaginaire d’une population avide de spectacle, en élevant des hommes au rang de héros.

Le terme d’Iron Man (l’homme de fer) réservé aux « finishers » démontre bien cet aspect symbolique, ce métal représentant la résistance suprême constitue une image puissante destinée à traduire les capacités de ces hommes à endurer la souffrance.

Ces compétitions jouissent donc d’une représentation sociale particulière, bien que peu médiatisées et relativement peu connues du grand public, elles suscitent l’admiration en rappelant les épopées héroïques, les aventures légendaires dans l’imaginaire collectif et permettent aux individus de donner une dimension épique à leur existence, d’entrer dans la légende.

 

Certains auteurs évoquent comme motif de pratique de ces athlètes de l’extrême, un aspect spirituel, comparant ces courses à des « pèlerinages », la souffrance et la durée permettant à l’individu l’accès à des dimensions spirituelles, facilitant les pensées de nature philosophiques et existentielle. Les triathlètes avec qui je me suis entretenu n’évoquent cependant pas cette quête mystique (U1/132)  même s’ils conçoivent que cela puisse se produire chez d’autres.

 

Les compétitions d’ultra mettent en scène des valeurs symboliques fortes et leur déroulement s’apparente à un véritable rituel, elles en prennent en effet non seulement la forme mais en remplissent également les fonctions.

Nicolas Christakis (2003) définit le rituel comme un « système encodé de pratiques, prenant place dans un espace temps donné ayant une signification symbolique vécue par les participants (acteurs et spectateurs), auquel le corps participe, et qui a une certaine relation avec le sacré ».

Les épreuves, placent l’individu dans un cadre spécifique (cf deuxième partie, II) 3) C)) en marge de la société, avant de les réintégrer, son corps devenant le véhicule d’une expérience totale chargée de symboles, elles apparaissent donc comme de véritables rituels.

L’organisation des compétitions, la précision de leur déroulement, renforcent cet aspect de rituel en y instituant un côté solennel, habituel et une reconnaissance de tous. Ainsi, le jour avant le départ, les athlètes se présentent publiquement lors d’une cérémonie, chacun prononçant quelques mots, puis, suit la traditionnelle « pasta party ». Les vérifications minutieuses des arbitres, le briefing précédant la course, la remise des récompenses sont autant de points, qui, en se déroulant toujours de manière identique, assurent à la manifestation son aspect de cérémonial.

Une des caractéristiques d’un rituel est de permettre à l’individu d’acquérir un statut nouveau au sein du groupe, on parle alors de rites de passage ou de rite d’initiation (A.Van Gennep, 1981). Ici, l’épreuve, au travers de la prise de risque qu’elle engendre, prend la forme d’un « rite de passage individuel ». En affrontant les difficultés, l’individu se mesure en quelque sorte à la mort (notion d’ordalie), foyer anthropologique de sens par excellence (Le Breton, 1992). Le franchissement de la ligne d’arrivée marque le retour à la vie, la victoire sur la mort et confère à l’individu, non pas une nouvelle place dans la société, mais lui donne la confirmation de la réalité et de la valeur de son existence, pour Danièle Luc (2000), cette confrontation à des épreuves extrêmes permet de « trouver sa vérité ». N.Christakis (2003) souligne quant à lui que « l’inscription volontaire dans une logique de crise, de changement, suivie d’un sentiment de retour à la vie constitue un moment privilégié dans lequel l’individu éprouve des sentiments de nature sacrée ». 

 

On perçoit aussi chez tous ces sportifs de l’extrême la volonté constante de laisser une trace : en apparaissant dans les multiples classements pour Claude, en réalisant quelque chose d’unique pour David, « faire un record et puis faire un truc qui n’a jamais été fait, pour laisser une trace, pouvoir dire j’ai fait un truc que personne n’a fait » (U4/106), bref, un besoin d’accomplir quelque chose d’unique qui resterait à jamais comme le témoin de toute une vie. Cette obsession traduit une certaine appréhension de la mort, inscrire son nom à côté d’un exploit, d’un temps, d’un record constitue pour ces hommes et ces femmes un moyen de « décrocher un fragment d’immortalité » selon les propos de Pegguy Bouchet[6], première femme à traverser l’Atlantique à la rame. Cette façon de survivre est la réponse de ces individus à la précarité de la nature humaine et à l’angoisse permanente que constitue l’approche inexorable de la mort.

2)      Le mythe moderne de superman

 

La pratique de l’ultra triathlon s’inscrit dans un mythe        des temps modernes : superman. Cette fameuse série télévisée met en scène un homme menant une double vie.

A la fois celle un individu ordinaire, une existence, tout ce qu’il y a de plus normal, ayant un emploi, s’intégrant parfaitement dans la société, à la fois celle d’un héros doté de pouvoirs exceptionnels, se portant au secours des pauvres gens, accomplissant des actions extra ordinaires.

Cette image d’un homme à deux visages se retrouve chez les ultra triathlètes, menant de front également une sorte de double vie. D’une part, une vie sociale qu’ils conçoivent des plus banales, Boris et David estiment qu’ils ont une vie « normale » (U2/1) (U4/97), « classique » (U2/25), Albert se définit comme quelqu’un de complètement ordinaire, qui va bosser comme tout le monde (U1/109). Et d’autre part une vie sportive, effectuant de exploits hors du commun dans un anonymat presque total. Vivre à la fois comme tout le monde et différemment, se fondre dans la société en préservant ses particularités, ressembler aux autres en restant soi-même, tels sont les challenges que relèvent ces hommes au quotidien.



[1] C.Pociello (1995) p 272

[2] Nietzsche F., maximes et pensées cité par A.Silvaire p 87

 

[3] Lacan F. (1982) L’angoisse Cité par Le Scanff (2001 p 65)

[4] D. Le Breton (1992) p18

[5] Cité par A. Loret (1995) p 203

[6] Cité par Danièle Luc (2000) p42

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