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Première partie :

L’Ultra triathlon, ou les apparences d’un sport traditionnel

 

De nombreuses caractéristiques de la discipline nous amènent à rapprocher l’ultra triathlon des sports qualifiés de traditionnels. En effet, à travers l’analyse de l’organisation de l’activité, du déroulement des épreuves ou encore du profil des individus prenant part à ces compétitions, l’ultra triathlon s’avère être un sport des plus classiques, bien loin des pratiques nouvelles…

 

 

I)                Analyse de l’activité

 

1)   Une institutionnalisation

 

A l’opposé des sports nouveaux, dont C.Pociello (1995) et A.Loret (1995) notent qu’ils ont tendance à se développer en dehors de toute structure, de manière sauvage, garantissant ainsi une liberté totale aux pratiquants, l’ultra triathlon s’inscrit dans une optique beaucoup plus conventionnelle, en étant sous l’égide d’une fédération : l’IUTA : Internationale Ultra Triathlon Association

Cette instance crée en 1996 répond à tous les critères d’une association, elle comprend un comité directeur :

- un président : Jorge Luis Andonie (Mex)

- un vice président et médecin : Beat Knechtle (All)

- un trésorier : Peter Eggenbreger (Aut)

- un secrétaire : Jean Pierre Morin (Can)

- comité technique : Partrizia Knechtle (All) et Jan-Olof Wadehn (All)

 

 

 

L’IUTA a pour missions :

- de promouvoir l’ultra triathlon en organisant et coordonnant les évènements à travers le monde

- d’établir le mode de classement des athlètes et de leur décerner les récompenses

- de faire appliquer le règlement durant les courses

- de déterminer les courses formant le circuit mondial et d’en définir le calendrier

- d’assurer le contrôle anti-dopage des athlètes lors des différentes compétitions

            - d’actualiser et de publier les statistiques des courses

- de diffuser les informations relatives à l’ultra triathlon notamment par l’intermédiaire du site web

 

L’IUTA a pour objectif d’établir clairement les droits et responsabilités des différents membres de l’association afin de garantir son bon fonctionnement et sa légalité.

(données www.iuta-online.org)

 

2)   L’ultra triathlon ou la somme de pratiques ancestrales

 

Dans les grandes tendances d’évolution des pratiques sportives, C. Pociello (1995) souligne le phénomène d’hybridation (ou combinaison) conduisant à une multiplication des formes d’activités.

On ne compte plus en effet le nombre d’activités de glisse associées à des moyens de propulsion toujours plus variés, investissant des espaces nouveaux tel le wind-surf, le sky-surf ou encore le snow-bike.

De même, de nombreuses pratiques ont été détournées de leur lieu de pratique originel, donnant naissance par exemple au hockey sub-aquatique ou au water-bike.

Si a priori, le triathlon, association de 3 disciplines, entrerait dans ce phénomène d’hybridation, il faut souligner que tous les sports combinés ne sont pas pour autant des sports modernes, ainsi, le pentathlon et le décathlon sont le fruit de l’imagination du baron Pierre de Coubertin, introduits lors des JO de 1912 à Stockholm. (Hache, 1993, p42)

Le triathlon, pour sa part, dont les premières épreuves (course des débrouillards, course des touche à tout…) remontent aux années vingt (voir annexe 1 : l’histoire du triathlon), ne s’inspire pas de pratiques récentes mais juxtapose des sports « archaïques ».

 

A)    Les pratiques de base

 

Les anthropologues notamment  J.Defrance ont mis en évidence, à la suite des travaux de Mauss (1936), l’aspect culturel de la marche ou de la course à pied, soulignant ainsi le fait que ces mouvements considérés souvent comme naturels résultent en fait de construction sociale. Cependant, la natation et la course à pied sont perçues dans notre société contemporaine comme les moyens fondamentaux utilisés par l’homme pour se déplacer depuis la nuit des temps dans les différents milieux auxquels il est confronté. Pour Claude, « tout le monde doit savoir courir, c’est la discipline de base » (U3/11).

Le cyclisme est en revanche une création plus récente, l’apparition de la bicyclette représente à la fin du XIXème siècle une merveille de la technologie, engendrant une révolution des modes de déplacements, affranchissant l’homme des limites de ses possibilités naturelles en le propulsant à des vitesses vertigineuses de l’ordre de 30 km/h, réduisant les distances et favorisant les communications. Cependant, l’organisation des premières courses, fait du cyclisme un sport populaire, Gaboriau (1995) qualifie d’ailleurs ce nouveau moyen de transport comme la lenteur des riches et la vitesse des pauvres. Le vélo acquiert ainsi l’image d’une activité pénible, les « forçats de la route », symboles de la souffrance, de l’effort, sont le reflet aujourd’hui d’une époque révolue.

L’ultra triathlon apparaît alors davantage comme la juxtaposition des moyens de locomotion de base de l’individu dans l’eau, sur terre et « dans l’air » que comme la combinaison de formes de pratiques distinctes.

 

B)     Une spécialité : la polyvalence

 

La tendance actuelle vise la spécialisation des individus, chacun devenant ainsi extrêmement compétent dans un domaine bien particulier d’intervention. Cette caractéristique, signe de  modernité pour Durkheim (1991), assurant le passage d’une solidarité mécanique à une solidarité organique, garantit un fonctionnement et un rendement optimal. L’école, par les différentes filières qu’elle propose, contribue à former des spécialistes occupant par la suite un rôle bien spécifique dans la société. On retrouve ce phénomène dans le milieu sportif où la spécialisation est aujourd’hui poussée à l’extrême, les athlètes de haut niveau ne faisant que s’entraîner dans leur discipline, à leur poste, ne faisant que répéter un geste, recherchant une adaptation optimale du corps à l’accomplissement d’une tâche précise. G.Hébert, (1925) condamne cette dérive qui selon lui peut conduire à un développement physique disproportionné, lié à la sollicitation anormale de certains organes. 

L’ultra triathlon donne davantage l’impression d’une recherche de polyvalence, en effet, la pratique apparaît comme complète en mettant en jeu l’ensemble des segments corporels.

Les ultra triathlètes manifestent de l’attirance pour cette diversité (U1/22) que propose leur sport, « pour moi, le triathlon c’est cette polyvalence » (U1/73), et l’image d’un athlète complet, au développement physique harmonieux (tel l’athlète de la Grèce antique) qu’il véhicule.

 

C)    Un dénuement presque total

 

De même, on peut noter que la sophistication, caractéristique centrale de nombre de nouvelles pratiques (Pociello,1995, p), utilisant les technologies de pointe, les matériaux les plus modernes ne se retrouve pas dans l’ultra triathlon. L’athlète est livré à lui-même, avec un équipement minimal (combinaison en natation, vélo…), l’appareillage ne constitue pas, contrairement à certaines pratiques modernes, la raison d’être de l’activité. L’athlète part au contraire affronter la nature, avec comme seule ressource ses capacités physiques , sans autre artifice que son courage et sa volonté, ne recherchant pas de subterfuge à travers d’éventuelles inventions techniques.

 

 

3)   L’ultra triathlon ou le culte de l’effort

 

Les adeptes des sports nouveaux apparaissent comme particulièrement exigeants vis-à-vis des activités sportives, au sens où ils cherchent quelque chose leur permettant d’éprouver du plaisir de suite. La pratique se doit alors d’être accessible au plus grand nombre, facile, garantissant ainsi aux novices, la possibilité d’une jouissance immédiate, d’une rentabilité instantanée sans la nécessité d’un apprentissage laborieux.

 

A)    L’apologie de l’effort désintéressé

 

L’ultra triathlon, en confrontant les pratiquants à des efforts intenses, sur des durées interminables s’inscrit aux antipodes de cette tendance, il n’est dès lors pas donné à tout le monde, mais se mérite, suppose des efforts, des sacrifices, du temps.

Lorsqu’on demande aux athlètes de définir l’ultra triathlon en 3 mots, David évoque en premier le terme d’effort ultime (U4/82), et Boris parle de courage (U2/61). Albert nous dit qu’il pratique l’ultra « pour l’effort »(U1/12), tout comme Claude, il a trouvé dans ce sport quelque chose de totalement différent, demandant beaucoup plus d’effort que les autres activités (football ou volley) qu’il a eu l’occasion de tester. A leurs yeux, l’investissement que demande l’ultra n’est pas comparable avec les autres pratiques, c’est réellement du sport[1] : « s’il y avait une échelle des disciplines, le triathlon ferait parti des premières disciplines, parce que dans l’effort, c’est quelque chose de …, d’assez fort » (U1/22).

 

B)     Un effort individuel

 

« en triathlon, t’es seul face à toi même, et puis si ça va, ça va, si ça va pas tu ne peux t’en prendre qu’à toi-même »,(U1/10)

 

L’aspect individuel de la pratique constitue manifestement une des raisons qui a conduit les individus à s’y consacrer. Albert avoue qu’il avait besoin d’être seul (U1/12), quant à  Claude et à Boris, ils affirment qu’ils ont toujours été attirés par les sports individuels (U2/7)

 

C)    Un apprentissage long et laborieux

 

L’apprentissage est contraignant, la progression peut paraître fastidieuse dans ces sports cycliques basés sur la répétition d’un même geste. Claude reconnaît que ce n’est pas une « solution de facilité » (U3/119), l’investissement dans cette pratique demande de nombreux sacrifices notamment en terme de temps passé à l’entraînement avec des semaines à près de 40h (U3/28). Les ultra triathlètes apparaissent comme de véritables stakhanovistes, avec des moyennes hebdomadaires d’une trentaine d’heures d’entraînement[2].

Face à la massification des pratiques nouvelles, aux aspects de plus en plus mercantiles, cherchant à assouvir les envies de changements perpétuels des individus dans une société du « zapping », l’ultra triathlon s’érige comme un lieu particulier, réservé à des initiés connaissant le prix à payer, les souffrances à endurer pour y accéder.

On remarque aussi que la majorité des sports modernes se base sur la vitesse, recherche la sensation de l’instant, le vertige du moment. « Tout ce qui est sport extrême, le saut à l’élastique, les sports à risque c’est vachement plus, pfff !!!, au niveau émotionnel, tu vas éprouver plus de choses » reconnaît Albert (U1/145). A. Loret (1995) répertorie les expressions de la culture glisse traduisant cette breveté des sensations, « s’éclater, se défoncer… ». Les riders sont en quête d’un vertige fugace, d’une perte des repères l’espace de quelques secondes.

A l’opposé, l’intensité des sensations éprouvées par les ultra triathlètes, naît de la durée de l’effort (U3/79), de la reproduction, de la répétition gestuelle quasi infinie : « en ultra, tu vas éprouver des sensations mais c’est à long terme » (U1/145)

On rencontre là deux visions du temps bien distinctes.

 

 

4)   L’ultra triathlon ou la maîtrise apparente du risque

 

Une des caractéristiques majeures des sports modernes, notamment des pratiques relevant des sports extrêmes est l’omniprésence de la notion de risque.

En effet, même, si le terme de sport extrême, reste difficile à définir précisément tant il présente de formes variées, cette appellation va souvent de paire avec la notion de prise de risque. Lors de l’introduction au colloque de l’AISTS (20-21 juin 2001) sur le thème : « Sport de l’Extrême, Sportifs de l’Extrême », Margareta Badeley caractérise les pratiques extrêmes par une recherche de liberté, une rupture avec le quotidien, l’absence de structure, de contraintes et la prise de risque.

Luc Collard (2002) associe lui le risque à la notion de hasard, et Cécile Martha (2002) souligne également que le risque suppose une part d’incertitude et de danger. La prise de risque dans les sports extrêmes, serait liée à une perte partielle de contrôle de la situation rendant son issue incertaine et potentiellement dangereuse, cela étant source de plaisir.

Pour parler de cette confrontation volontaire au risque, D. Le Breton (1992) utilise la notion « d’ordalie », l’individu provoque ainsi la mort afin d’obtenir le verdict de cette instance suprême, la part de hasard devenant la marge d’action d’une intervention divine.

 

 

Les ultra triathlètes, quant à eux, n’évoquent en aucun cas la mort. Lorsque je demande à Albert « si le bout de l’épreuve n’arrive jamais » (JP1/84) évoquant implicitement la mort, celui-ci me répond : « ce n’est pas grave tu finis hors délai » (U1/85) n’ayant pas perçu mon allusion à un décès éventuel. Je lui signifie donc ensuite clairement le terme de mort (JP1/85) et il m’affirme ne jamais l’avoir envisagé.

A l’image d’Albert, les concurrents n’ont pas l’impression de prendre des risques (U1/96), de laisser de place au hasard dans leur pratique (U1/98). En effet, tout au long de l’épreuve, ils gardent le contrôle total de la situation. Pour ce dernier, « il n’y a pas de risque, ce n’est pas de la formule 1 qu’on fait, ce n’est pas des sports dangereux » (U1/97), pour David : « il n’y a pas besoin d’être très courageux pour faire ça, c’est pas des fous qui font ça » (U4/92)

Dans une enquête réalisée sur les 55 concurrents du marathon des sables en 1998, seuls 21% parlent de risque[3].

L’entraînement, la préparation minutieuse de l’épreuve, tant sur le plan matériel (sécurité) que physique ou psychologique conduit les athlètes à croire que rien n’est laissé au hasard et qu’ils ne prennent pas de risque dans ce sens (U1/98).

 

 II)           Analyse des pratiquants

 

En menant une étude sur les 181 concurrents (11 femmes pour 170 hommes) ayant fini au moins 2 épreuves d’ultra triathlon, grâce à des statistiques ( jointes en annexe 5) établies par un ultra triathlète allemand, à partir des archives des résultats officiels depuis 1985 (1er ultra à Hunstville) et en s’attachant à la personnalité des individus rencontrés lors des entretiens, on peut dégager un profil de l’ultra triathlète qui se rapproche davantage des sportifs traditionnels que des adeptes de pratiques nouvelles.

 

 

1)   Des individus « normaux »

 

Les ultra triathlètes ne se perçoivent pas comme des hommes hors du commun, ils se définissent eux-mêmes comme des personnes « ordinaires », ayant une vie « normale »(U2/1), « classique »(U2/25). David se considère ainsi comme « quelqu’un de normal qui ne fait pas grand-chose à côté (du sport) » (U3/97). Ils parviennent apparemment à faire la part des choses entre leur métier, les relations familiales, les amis, les loisirs et leur passion pour le sport. Leur emploi du temps est, comme le souligne Claude, serré mais « bien occupé » (U3/75). Il insiste aussi sur l’importance de respecter les priorités : « d’abord la famille puis le travail et enfin l’entraînement et pas l’inverse », afin de garantir un équilibre dans l’existence.

 

A)    Age des concurrents

 

La première remarque que l’on peut faire concerne l’âge des pratiquants, la moyenne d’âge sur les épreuves se situe aux alentours de 41 ans (source IUTA et xclusive triathlon), ce qui paraît relativement élevé et ne correspond pas aux nouvelles pratiques de glisse où il n’est pas rare de voir des adolescents évoluer au plus haut niveau. Les athlètes avec lesquels je me suis entretenu avaient respectivement 36 ans (U1), 40 ans (U2), 54 ans (U3) et 35 ans pour U4 qui souligne qu’il fait figure de « gamin » dans la discipline.

 

 

 

B)     Profil social des pratiquants

 

En ce qui concerne le statut professionnel des concurrents, les athlètes que j’ai rencontrés occupaient les postes :

- d’enseignant d’eps, détaché à jeunesse et sport, après avoir suivi un cursus classique

- de responsable d’un fast-food, avec un baccalauréat économique et social en poche et quelques années d’université d’histoire derrière lui

- d’éducateur spécialisé après une formation de mécanique (CAP), puis une réorientation vers l’animation sociale (BEESAPT)    

- de maître nageur, titulaire d’un BEP comptabilité.

On pourrait ainsi les classer dans les catégories sociales intermédiaires. Pour ce qui est du monde de l’ultra triathlon en général, les professions exercées par les individus semblent variées. Claude cite comme autres ultra triathlètes français qu’il connaît : des mécaniciens, des militaires, un vendeur vélo, un policier ou encore un employé municipal. A noter cependant une proportion importante de personnes travaillant dans le secteur public, notamment des maîtres nageurs, ce qui peut s’expliquer comme un moyen pour les individus de concilier un emploi et un entraînement conséquent. En travaillant dans le milieu du sport et en disposant de relativement de temps libre, leurs possibilités d’entraînement, avec notamment des horaires aménagés, sont plus favorables que s’ils occupaient des professions libérales. Albert nous confirme la grande diversité des origines sociales des participants en ultra, peut-être supérieure selon lui à ce que l’on peut voir sur les triathlons classiques, essentiellement le fait des couches sociales aisées (U1/137).

La pratique de ce sport demandant néanmoins un investissement, tant sur le plan de l’entraînement que sur celui des finances, les pratiquants ne sont pas issus des classes sociales défavorisées « il n’y a pas de chômeur en tri » (U1/136) et n’exercent pas d’emplois basés sur la force physique.

 

En cherchant à replacer l’ultra triathlon dans l’espace des sports (voir annexe 6), il se situerait à un point proche de l’intersection des axes aux côtés du cyclisme (vélo), des courses sur routes, au milieu des autres pratiques énergétiques, reflétant le fait que la discipline s’adresse à un groupe social moyennement instruit et moyennement riche. Cette position intermédiaire peut cependant résulter des positions multiples des pratiquants, la diversité des origines sociales étant ainsi rassemblée en une sorte de moyenne globale.

 

Au niveau familial, les athlètes reconnaissent l’importance d’une certaine stabilité, de liens familiaux solides mais l’entraînement en ultra triathlon prend énormément de temps, et il apparaît bien difficile de concilier une réelle vie familiale avec les rythmes effrénés des séances et des compétitions. Si Claude semble y parvenir en s’imposant la famille comme priorité absolue (U3/76), il souligne qu’il fait office d’exception dans le monde de l’ultra (U3/77) et évoque cette réussite avec une certaine fierté.

En effet, plus le niveau de l’athlète augmente et plus celui-ci est amené à passer de temps à s’entraîner. Boris souligne que l’ultra représente un « gros investissement » (U2/19, U2/21), « une grosse affaire » (U2/60) et reconnaît qu’il a du effectuer des choix face à l’impossibilité de tout concilier (U2/19) et ne s’est donc jamais investi totalement dans la pratique. Albert et David en revanche conçoivent avoir quelque peu sacrifié leur vie de famille au profit de la pratique sportive. Ne voyant pas comment lier les deux, chose d’ailleurs « vachement dur, impossible quasiment » aux dires de David (U4/70) qui voit dans l’ultra la raison majeur de son divorce avec la mère de son enfant (U4/73), ils préfèrent pour l’instant se centrer sur l’ultra et envisagent de fonder une famille ultérieurement.

 

C)    Des individus intégrés

 

Le temps apparaît comme précieux pour ces individus qui jonglent constamment entre leurs différentes occupations, tous reconnaissent qu’il est particulièrement délicat de concilier les exigences de l’entraînement, d’une vie de famille et d’un travail. Cependant, cela ne les empêche pas de faire la part des choses. Bien sûr le sport occupe une place fondamentale dans leur vie respective David avoue y penser constamment : « 24h/24, 365 jours par an », les entraînements rythment le quotidien (U4/101) sans toutefois en annihiler les autres dimensions. Les ultra triathlètes ne semblent pas vivre en marge de la société, ils ne sont pas « cloîtrés » chez eux comme le dit David (U4/99), Boris aime s’occuper de sa maison, rencontrer ses amis, et Claude, même s’il affirme ne pas regarder la télé (U3/51), ne pas lire les journaux (U3/93), et n’écouter la radio qu’en s’entraînant (U3/21) reste ouvert au monde et se montre un fervent utilisateur du net (U3/96).

En revanche, l’origine des sports de glisse, est liée à un mouvement de contestation sociale apparu aux Etats-Unis dans les années soixante sous le nom de « counter culture » (Loret, 1992 p 108), se retrouvant en en France avec les événements de Mai 68. En s’opposant aux institutions, aux conventions établies par la société, toute une génération bouleverse les normes et donne naissance à une nouvelle forme de culture : la « culture fun ». On retrouve son expression dans différents domaines artistiques comme la musique, la peinture avec notamment Andy Warhol ou encore la littérature. Dans le sport, ce courant contestataire modifie les systèmes de pensée traditionnels avec notamment le refus des contraintes, des compétitions et des classements, mais surtout en donnant un nouvel esprit à la pratique en l’instituant comme style de vie. Le sportif prend alors les traits d’un rebelle social, se déplaçant en bande, adoptant un langage particulier (banalisation des insultes p 53, 57), des codes vestimentaires propres (couleurs fluos p 42), articulant sa vie entière autour de la pratique et revendiquant sa marginalité sociale.

 

D)    Un passé sportif

 

On peut noter également que tous les athlètes rencontrés ont pratiqué d’autres sports avant de faire de l’ultra : football pour Albert, volley à haut niveau et tennis pour Claude ou encore course à pied et football pour Boris dès 16 ans. Toutes ces pratiques marquent une attirance pour les sports traditionnels, en revanche, aucun des triathlètes interrogés n’a pratiqué de sports extrêmes et ils développent une certaine méfiance, une certaine réticence quant à un essai éventuel (U2/67).

 

E)     Une progressivité raisonnée

 

La participation à ces épreuves démesurées est calculée, l’engagement de ces individus ne traduit pas une folie passagère mais l’aboutissement d’un entraînement important, d’un investissement énorme. On peut noter la progressivité dans l’activité des triathlètes interrogés, tous ayant goûté aux distances classiques pour peu à peu s’orienter vers le long puis l’ultra.

Claude a ainsi effectué deux saisons de triathlon classique (U3/12), Boris a commencé par le promo puis l’année suivante les courtes distances pour se lancer progressivement sur le long (U2/7, U2/10, U2/12-13). On retrouve constamment chez ces sportifs cette rationalité, cette volonté de ne pas brûler les étapes.

La préparation aux compétitions est rigoureuse, l’entraînement méticuleusement planifié, l’énormité des distances apparaît alors comme la conséquence logique d’une surenchère rationnelle et non comme une action insensée.

 

 

2)   Un attachement à des valeurs « rétrogrades »

 

On peut noter dans les différents entretiens un attachement particulier à des valeurs traditionnelles, bases de l’éthique sportive olympique, de moins en moins reconnues dans la société actuelle.

 

A)    Une sagesse exemplaire

 

a)      calme, raison, réalisme et sérieux

 

Le profil qui ressort des individus avec qui j’ai pu m’entretenir met en avant une certaine sagesse, tous les quatre se perçoivent comme relativement calme, posé et sérieux dans leurs différentes entreprises. Si l’on ne peut généraliser cette constatation, il semblerait toutefois que cette tendance, ces traits de caractère se retrouvent chez la majorité des ultras  « il y a une sagesse, on a les mêmes traits de caractère, dans la vie, je ne sais pas si on vit les choses de la même manière mais quelque part un peu, je pense qu c’est un état d’esprit » (U1/149).

Boris se définit comme « réservé, assez individuel, méfiant, pas trop expansif » (U2/26), Albert comme plutôt solitaire (U1/23) et Claude prône une modération permanente, non seulement dans le sport mais aussi dans le quotidien (U3/98).

 

Leur manière de pratiquer, de concevoir cette pratique et la vie en général, traduit un réalisme étonnant, comme le souligne Claude « ils voient l’autre »(U3/47), raisonnent à long terme, recherchent une constance, une régularité. On perçoit nettement cette cohérence lorsque ce dernier explique pourquoi il a choisi l’ultra triathlon, par rapport à ses capacités (U3/10), après avoir pesé le pour et le contre, réfléchi à ses potentialités, ce dont il avait besoin et le type d’effort qui lui conviendrait le mieux : « quand j’ai entendu parler de l’ultra triathlon je me suis dit c’est pour moi ça ». (U3/9)

Les propos d’Albert montrent également ce réalisme, il met en effet tout en œuvre pour parvenir aux objectifs qu’il se fixe « je m’y suis inscrit, je m’y suis préparé pendant des mois » (U1/38) et lorsqu’il doit expliquer un échec, il le justifie par le fait de « ne pas l’avoir pris suffisamment au sérieux » (U1/100).

Dans cet esprit, ils n’attachent que peu d’importance à l’apparence, au superficiel et au spectaculaire. Les propos de Claude l’illustre parfaitement lorsqu’il évoque son attitude sur le vélo qui « ne paye pas de mine » (U3/36), et « ne ferait pas une bonne pub pour celui qui veut acheter un vélo » (U3/37) et montre un certain mépris vis-à-vis du triathlon classique lorsqu’il dépeint le triathlète typique, où le superficiel et l’apparence règnent en maître, où le côté frime l’emporte souvent sur le sérieux :

« le gars qui vient avec le vélo à 20 ou 30 000 francs et ne pédale jamais, des godasses qui valent, je ne sais pas et puis il ne s’entraîne jamais, tu les vois à la piscine, il fait 50m, il s’arrête ».(U3/35)

A travers cette sagesse, ils tentent d’accéder à l’intérêt profond des choses. De leur calme, de leur sérieux, de leur attitude posée se dégage une certaine sérénité, une sorte de sécurité caractéristique des individus sur qui l’on peut compter.

Cette sagesse, se manifestant par une sobriété, voir parfois un ascétisme, s’oppose aux délires de la culture fun, à l’ambiance exubérante des sports de glisse où l’important est d’être vu, d’en mettre plein les yeux, où le paraître prend le pas sur l’être. On cherche au contraire à ne pas se prendre au sérieux, on y privilégie les actions spontanées, irréfléchies, le déraisonnable et l’excentrique.

 

b)      Ascétisme

 

L’ascétisme se définit dans le dictionnaire comme une doctrine de perfectionnement moral fondée sur la lutte contre les exigences du corps et désigne par extension une vie austère, continente, rigoriste. (Petit Robert ,1996)

Cette notion, fondement de la vie des athlètes dans l’antiquité grecque se retrouve d’une certaine manière chez les ultra triathlètes. Ils ne vivent pas dans le dénuement le plus total, ne cherchent pas à tout prix la privation, mais on peut remarquer une volonté de ne pas céder aux facilités de la vie quotidienne, une certaine rigueur morale et une hygiène de vie assez stricte.

Pour Claude, « il ne faut  pas se laisser aller », il ne fait que très peu la fête, se méfie du moindre excès (U3/74), de tout ce qui pourrait l’écarter du droit chemin en se fixant notamment des règles alimentaires drastiques. Ainsi il ne regarde pas la télévision, ne lit pas le journal et n’écoute la radio qu’en s’entraînant, considérant tous ces artifices comme des moyens de perdre son temps (U3/93). Si les autres athlètes sont moins strictes, leur vie paraît néanmoins suivre une certaine ligne de conduite, Albert reconnaît qu’il fait attention à ce qu’il mange au quotidien, qu’il « y a des règles à respecter » (U1/100), la pratique s’inscrit alors dans une hygiène de vie générale, s’institue véritablement en mode de vie.

 

Leur relation à l’effort en est l’illustration, en effet, ils mettent un point d’honneur à affronter la réalité, à endurer la souffrance sans avoir recours à un échappatoire quelconque David nous dit qu’il « préfère aller souffrir dans le froid, plutôt que de rester au chaud » (U4/49). On perçoit ce stoïcisme lorsque Albert évoque sa participation au déca du Mexique « quand j’ai passé la ligne d’arrivée, ça faisait déjà x et x et x jours que je souffrais au niveau des pieds, je ne pouvais plus marcher, j’avais la voûte plantaire détruite, à chaque pas je mettais les pieds sur de la braise, c’était l’enfer » mais n’envisage pas une seconde d’abandonner « t’abandonnes pas quoi, t vas au bout, tant pis, tu marches ».(U1/83)

 

De plus, la pratique de ce sport nécessite des sacrifices importants, du temps, de l’argent, des efforts, les athlètes en sont conscients, les connaissent et les acceptent comme le prix à payer. Comme le souligne Albert : « c’est peut-être plus des gens passionnés, qui n’ont peut-être pas de l’argent à tout va mais qui aiment ça, prêts à dépenser 10000 balles pour aller faire une épreuve parce qu’il y a l’avion à payer, les inscriptions, les hôtels. On va dire qu’en moyenne c’est 10000 francs une épreuve, donc 10000 balles quand t’es plein de pognon, tu t’en fous, quand t’en as pas trop, il faut être passionné » (U1/137). 

Dans la société moderne, cet ascétisme fait figure d’archaïsme, pourquoi se priver des avancées technologiques, des innovations scientifiques rendant la vie si facile et si confortable, pourquoi s’astreindre à des exercices pénibles, longs et ne rapportant rien sur le plan purement matériel ? (Il faut en plus payer pour souffrir !!!). Et si cette conduite n’était pas le seul moyen de sauvegarder l’homme tout simplement, en perpétuant des valeurs fondamentalement humaines et actuellement menacées ?

 

B)     L’amour du travail bien fait

 

Ainsi les notions de travail, d’effort apparaissent comme des valeurs fondamentales chez ces individus, ils possèdent une foi inébranlable dans les vertus du travail, la progression, les performances ne dépendant que des efforts fournis par l’individu, du temps passé à la tâche. Chez tous en effet, on retrouve une croyance dans les vertus du travail, seul gage fiable de réussite, les efforts, la persévérance constituant forcément des sources de progrès. Pour Albert « plus tu t’entraînes, plus t’as de chance de te retrouver dans les meilleurs » (U1/61), il considère le travail comme unique cause à ses succès « tu te dis que tout le travail que tu as fait avant, ce n’est pas pour rien » (U1/71), « ça paye, ça paye, ça paye !!! ». Les propos de Claude vont dans le même sens lorsqu’il affirme  « je pars du principe qu’on paye toujours la facture, c'est à dire qu’un mauvais travail ne pourra t’apporter que de mauvais résultats et inversement, un travail qui est recherché ne pourra t’apporter que des choses positives… on a que ce qu’on mérite » (U3/34).

Cette conception positiviste, mettant en relation quasi proportionnelle les efforts fournis et les résultats obtenus (U3/34), conduit les athlètes à en faire toujours plus, sert en quelque sorte à légitimer leur investissement démesuré.

On retrouve constamment chez ces individus une volonté constante de persévérance, une croyance à un progrès infini, cet état d’esprit se manifeste par le fait que tous sont venus à l’ultra triathlon relativement tard et tous reconnaissent qu’ils n’étaient pas spécialement faits pour ce sport. En effet, Claude reconnaît qu’il ne savait pas nager au-delà de 50 mètres, qu’il ne savait pas pédaler et courait parce qu’il fallait courir (U3/11). Albert lorsque je lui demande (JP1/7) s’il était plutôt nageur (car il est maître nageur) ou coureur à la base (car il pratiquait le football),  s’empresse de me corriger en affirmant : « à la base, je n’avais rien du tout » (U1/8). De même, David souligne qu’il n’a commencé les sports d’endurance qu’en entrant dans l’armée, qu’il « n’avait pas du tout le niveau », qu’il était « dans les plus mauvais », que « les autres trouvaient qu’il était nul », il nous dit : « je n’avais jamais fait de vélo, je ne savais pas très bien nager, quasiment pas, je ne faisais pas 200m en crawl sans être essoufflé » (U4/4) et souligne qu’ « il avait tout à apprendre » (U4/8)

On retrouve chez tous cette affirmation de n’être parti de presque rien, de ne pas être spécialement doués pour ce sport mais de devoir leur réussite à une persévérance hors du commun : « j’ai toujours été un battant » (U2/37).

On est ici dans une vision résolument évolutive, mettant en avant les possibilités d’acquisition de l’homme, ses capacités de perfectionnement, son adaptabilité dans une société fonctionnant de plus en plus sur une logique de finitude, de l’inné (jeu de hasard, tirage au sort, choix du destin…)

 

On peut souligner également l’importance accordée aux notions de justice, de mérite : pour Claude, si ça ne va pas « c’est pas la faute du voisin ni de l’équipier, ni du chrono, ni du tee-shirt, ni du soleil, ni de la pluie… » (U3/83), ou encore de respect : « sur l’ultra, le respect sera toujours là, ou alors, celui qui ne respecte plus les autres, il n’a plus rien à foutre ici, il vient d’ailleurs celui qui n’est plus capable de respecter, dans la société de l’ultra, je crois que c’est comme ça » (U2/69).

 

 

C)    Une rigueur à toute épreuve

 

a)      L’auto-contrainte

 

Un autre aspect frappant chez ces individus, est leur faculté à se fixer des contraintes, s’auto- contraindre, en effet, tous les progrès de la société visent à diminuer les contraintes pesant sur l’homme, à repousser ses limites en tirant profit des propriétés de son environnement par l’intermédiaire de son intelligence. Dans un monde où les obligations individuelles disparaissent peu à peu, les ultra triathlètes se fixent des normes personnelles, des prescriptions totalement subjectives, n’engageant que leur propre personne et ne mettant en jeu que leur estime d’eux-mêmes. Nous reviendrons sur cette notion d’auto contrainte dans la deuxième partie, en relation avec la perte de repères dans la société actuelle (cf II)2b)

N.Elias perçoit cette « autodiscipline, propre à ceux qui ont grandi dans des sociétés aux exigences élevées en matière de temps, comme un aspect de l’habitus social de ces individus »[4], autrement dit, cette rigueur envers eux-mêmes serait une caractéristique de leur groupe social d’appartenance et serait donc transmise par l’éducation.

 

b)      Une philosophie de vie

 

Cette rigueur individuelle ressort dans la pratique sportive des athlètes au travers notamment de leur assiduité à l’entraînement que Claude préconise « régulier du 1er janvier au 31 décembre » (U3/79), « l’entraînement, c’est au quotidien, au quotidien et tous les jours et tous les jours et toutes les semaines et ça n’a pas de fin » (U1/130), mais se perçoit également dans leur vie quotidienne.

Cette « exigence vis-à-vis de soi-même et vis-à-vis des autres » comme la qualifie Albert (U1/24) s’institue comme une véritable règle de vie. Claude insiste sur l’importance de la ponctualité « 10h, c’est pas 10h01 » (U3/63) et remarque qu’il veut « faire les choses correctement le jour j, si c’est pour les faire en dilettante, autant s’abstenir » (U3/102). De même pour Albert c’est « soit on fait les choses, soit on ne les fait pas….si c’est pour les faire comme ça, les mains dans les poches autant ne pas les faire,… pourquoi les faire à moitié, autant les faire au maximum » (U1/24)

 

 

3)   La compétition comme intérêt de la pratique

 

Les sports modernes, en réaction au milieu sportif conventionnel, basé sur la compétition, la normalisation des épreuves, le classement des participants et la concurrence systématique, rejettent ce mode de pratique. Ils prônent une activité où domine le plaisir, la rationalisation des épreuves et leur codification laissant place à l’improvisation de défis. « Le défi s’oppose au contrat, à l’échange, à l’équivalence, à tous les réglages dominants. La logique du défi est indéterminée quant à sa finalité, quant à ses résultats. Défier, c’est se défier par delà les situations objectives. »[5]  

La compétition n’est plus la raison d’être de la pratique, elle prend davantage la forme de rencontre ponctuelle, de regroupements éphémères d’individus partageant la même passion, que d’une lutte sans merci pour la victoire. A. Loret (1995, p81) souligne ce mépris des compétitions par les figures emblématiques de la glisse comme Mike Eskimo, refusant les aspects économiques et trop sérieux de ces manifestations et leur préférant le plaisir et la liberté du jeu.

Pour ce qui est des ultra triathlètes, on peut noter leur attachement à la compétition, perçue comme la justification principale de la pratique, sa raison d’être. Pour Albert « c’est la carotte, c’est la récompense » (U1/76) C’est la compétition qui apparaît comme le moteur principal de leurs actions, comme l’origine de leur motivation et la cause de tous leurs sacrifices : « si il n’y avait pas la compète, je ne verrais pas l’intérêt d’aller faire 300 bornes en vélo comme ça pour rien » (U1/77). Pour David : « la compète, c’est l’aboutissement », « il n’y aurait pas de compète, j’en ferai beaucoup moins…ce qui m’intéresse, c’est la compète » (U4/47), il se décrit d’ailleurs comme « boulimique » de compétition (U4/78) lorsqu’il évoque les multiples courses auxquelles il participe durant l’année (vélo, course à pied, triathlon, raids…), n’hésitant pas à les enchaîner les unes derrière les autres.

Lors des entretiens, on remarque que les athlètes se souviennent remarquablement de toutes leurs courses, de leurs temps à la seconde près, de leur place…et qu’ils en parlent volontiers. Cela est particulièrement vrai pour David, sans rien lui préciser de particulier lors de notre entretien celui-ci se dirige tout de suite vers l’énumération de ses différentes participations aux épreuves et l’on voit qu’il connaît tous ses temps, ses classements, la place des autres concurrents…De même, Claude note chacune de ses performances, faisant ainsi de la succession des compétitions un moyen de voir sa progression (U3/90) Cet attrait pour la compétition transparaît également dans les récits enthousiastes par Albert de ses épreuves, il parvient réellement à nous les faire vivre de l’intérieur grâce à des anecdotes, des détails passionnants (U1/69)

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La compétition n’est donc pas rejetée, bannie, mais au contraire devient le fondement de la pratique. Cependant, cette compétition ne prend pas la forme d’une lutte sans merci contre l’adversaire mais plutôt d’un moyen de se confronter à l’autre afin de se dépasser soi-même : c’est davantage un défi personnel qu’un duel avec l’autre. La compétition permet de réunir des conditions favorables au dépassement de soi « avec les autres », plus que de proposer un affrontement « contre les autres », elle est le moyen de se transcender ensemble pour donner le meilleur de soi. La compétition apporte un jugement impartial, normatif à travers le chronomètre révélateur du travail accompli. C’est le verdict, le repère permettant de voir pour chacun sa progression. Les concurrents raisonnent en terme d’objectifs en se basant sur les compétitions, ils visent ainsi un chrono par rapport aux expériences passées, un défi d’ordre personnel, plus qu’une place par rapport aux autres (U2/28-31).

La compétition, de par sa mise en scène spécifique, en plongeant les participants dans un contexte particulier, bien loin de l’entraînement quotidien, est le moyen pour ceux-ci d’éprouver des sensations uniques, de se dépasser plus que d’affirmer sa supériorité sur l’autre, David parle d’ailleurs de « finir avec les autres » (U3/89).

 

 III)       Analyse des compétitions

 

1)   Une codification extrême

 

On a vu que les sports modernes, en s’opposant aux pratiques traditionnelles, en rejetant leur fondement, refuse naturellement l’instauration et le respect de règles, conditions fondamentales de l’existence des compétitions. Dès lors, on assiste comme le montre A. Loret (1995) à un passage d’un système exo-référencé, où les individus se soumettent à des prescriptions externes, à un système auto-référencé dans lequel les pratiquants sont les seuls décideurs des modalités et des codes à respecter. Dans cette optique, la compétition, pierre angulaire des sports anciens, prend des allures de défis, fruits de la surenchère entre des individus, issus de conventions ponctuelles passées entre les différents protagonistes. Ces manifestations ressemblent davantage à un jeu, les normes établies n’étant valables qu’à ce moment donné en ces circonstances propres et pouvant être amenées à évoluer au cours de la partie.

« La seule règle, c’est qu’il n’y en a pas », la désignation du vainqueur ne pouvant toujours se baser sur des critères objectifs, celui-ci est parfois désigné par les spectateurs en fonction de l’impression dégagée, du spectacle produit, des émotions qu’il a réussi à faire partager.

A.Loret (1995, p142) souligne que « plus les règles sont strictes, plus les sélections sont rigoureuses, moins la fête est garantie ».

 

Le monde de l’ultra triathlon fonctionne selon un mode diamétralement opposé : la participation aux épreuves suppose l’adhésion à la fédération et donc la détention d’une licence, les participants sont sélectionnés en fonction de leurs résultats antérieurs, ils doivent fournir notamment des preuves de leur aptitude à l’effort, un justificatif médical mais avoir aussi  participé et fini au moins un iron man. (source IUTA)

La réglementation est très rigoureuse, elle définit le nombre de place au départ, le déroulement de l’épreuve, les conditions d’organisation, les droits et devoirs des concurrents jusque dans les moindres détails, ne laissant ainsi aucune place à l’improvisation, à l’imprévu. En effet, elle établit les distances officielles, à savoir des multiples de l’iron man, soit 3.8km de natation, 180km de vélo et 42.195km à pied. Les distances officielles de l’ultra vont donc du double iron man au double déca (20 iron man). Le règlement s’attache à préciser le matériel obligatoire (combinaison, lumière sur le vélo…), les éléments autorisés mais non indispensables et les objets interdits (palmes, …). De même, il éclaire les participants quant à leurs possibilités notamment en ce qui concerne l’équipe d’assistance et les ravitaillements. Enfin, il normalise le déroulement de l’épreuve en instituant par exemple des temps limites, pour chacune des 3 disciplines, au-delà desquels les athlètes n’ayant pas fini sont disqualifiés. Il met également l’accent sur les contrôles anti-dopage que la fédération est chargée d’effectuer.

Cette réglementation, très contraignante est néanmoins nécessaire aux compétitions, la définition claire des différents points évoqués assure l’égalité de l’ensemble des concurrents.

 

 

2)   Un cadre artificiel

 

Pour parler des nouvelles pratiques sportives, C.Pociello (1995) évoque la tendance à un retour à la nature, les pratiques investissant de nouveaux espaces comme la ville ou démocratisant l’accès à certains milieux, jusque là réservés à quelques privilégiés, tel que les airs (chute libre, parapente…) ou la haute montagne. Les nouveaux pratiquants recherchant par ce rapprochement avec l’environnement, cette communion avec la nature, un sentiment accru de liberté et d’indépendance. Ce souhait d’une rencontre fusionnelle avec les éléments traduit le retour d’un idéal écologique, la nature redevenant un gage d’authenticité.

 

En ultra triathlon, même si les distances évoquées (11.4 km en natation, 540 à vélo et 126 à pied pour un triple) donnent une impression d’aventure, l’image de l’homme affrontant en solitaire l’immensité de territoires éloignés, assouvissant sa soif de grands espaces dans des contrées étrangères (Mexique, Equateur, Lituanie…). Cette vision légendaire est bien loin de la réalité, en effet, la natation se déroule la plupart du temps en piscine de 25 ou de 50m, le vélo se passe sur un circuit de quelques kilomètres parfois au milieu des voitures, quant à la course à pied, elle s’effectue également sur un parcours restreint, comme le dit Albert, c’est en quelque sorte « tourner manège » (U1/116). Ainsi, le déca triathlon de Monterrey consiste à effectuer 1520 longueurs de piscine dans un bassin de 25 mètres, puis boucler 900 tours en vélo et 210 à pied d’un parcours d’à peu près 2 kilomètres.

De même, la publicité présentant le défi mondial de l’endurance insiste sur le fait que les distances parcourues par les athlètes correspondent à la traversée du détroit de Gibraltar à la nage, puis un Paris - Bordeaux en vélo et un Grenoble - Genève en course à pied, programme alléchant. La réalité l’est un peu moins lorsque l’on constate que la natation se déroule en piscine de 25m (soit 456 longueurs), le vélo sur un circuit de 12.1km (soit 47 boucles) et la course à pied sur un parcours de 2.8km (soit 45 tours) !!!

Cela revient en quelque sorte à faire un tour du monde dans son jardin…

 

Les compétitions ne sont alors pas le moment idéal pour découvrir les pays dans lesquels elles sont organisées, Albert souligne que ce n’est pas des « voyages bucoliques » (U1/114), et même si les concurrents aimeraient bien profiter de ces occasions pour faire un peu de tourisme, ils avouent que cela passe bien après la compétition et qu’ils n’en ont que rarement l’opportunité.

 

« Je suis allé en Autriche je suis resté un week-end, je suis allé aux Etats-Unis, je suis resté une semaine, j’ai pu visité un petit peu mais c’est vraiment succin mais c’est dommage, c’est frustrant, tu te dis que t’as la chance d’aller quelque part mais en même temps, tu y vas et ce n’est pas des vacances…. Au Mexique pareil, je suis arrivé, 2 jours après c’était la compète, deux jours après la fin c’était l’avion. Tu me demandes si c’est beau le Mexique, je n’en sais rien » (U1/116).

 

On peut noter également l’organisation déplorable des compétitions, en effet, la discipline étant très peu reconnue, le décalage entre l’importance des épreuves (championnat du monde…), l’investissement des concurrents (effort, sacrifice financier…) et les conditions de déroulement des courses est frappant. Au Mexique, les tours de course à pied sont comptabilisés par des gamins (qui en oublient de temps en temps) recrutés parce qu’ils traînaient par là, les athlètes sont obligés de fabriquer des abris de fortune, en dormant notamment sous des cartons pour ne pas avoir froid, faute d’installation minimale à proximité. La course qui dure plus de dix jours dans ces conditions prend vite des allures de calvaire, les participants ayant l’air de véritables clochards, tentant de survivre, l’apparition progressive des blessures et l’absence de suivi médical compétent ne faisant qu’empirer la situation et renforcer le paradoxe (voir annexe 7).

 

 

 

3)   Une classification omniprésente

 

On a vu que les sports modernes se basaient davantage sur des critères subjectifs pour évaluer la prestation : sensations ressenties, émotions partagées, intensité du moment. (Loret, 1995 p90). Là, où ces nouvelles pratiquent inscrivent le ressenti personnel comme valeur absolue, le monde de l’ultra triathlon tente constamment d’objectiver la performance. Pour ce faire, le verdict du chronomètre apparaît comme le plus fiable, on relève ainsi systématiquement le temps : temps total, temps lors des différentes épreuves, temps par rapport au premier, écart avec le précédent, vitesse moyenne… Bref, tous ces chiffres afin de permettre un classement des individus : classement sur une course où l’on récompense les meilleurs, classement sur une saison, classement par catégorie, par sexe….

La fédération internationale se doit d’ailleurs d’officialiser un mode de classification permettant de « déterminer le meilleur athlète du monde » (source IUTA)

Cela permet également d’établir des records, ainsi chaque distance, bien que les parcours soient différents, les conditions météo jamais les mêmes, possède son record du monde officialisé par l’IUTA. (voir annexe 4)

 

L’homologation des records suppose

-une mesure officielle des distances de natation, vélo et course à pied approuvée par un représentant de l’IUTA présent sur la course

-les documents officiels du nombre de tours effectués par l’athlète

-une lettre des organisateurs avec accusé de réception au secrétaire de l’IUTA contenant les documents mentionnés

-les résultats des contrôles anti-dopages effectués par les instances de l’IUTA.

L’annonce officielle de l’acceptation du nouveau record est faîte par le président de l’IUTA puis publiée sur le site web et communiquée à tous les organisateurs.

 

Un championnat du monde pour chaque distance est également programmé, le titre de champion revient au vainqueur de l’épreuve, le vainqueur de la coupe du monde est quant à lui, l’athlète ayant cumulé les meilleurs résultats tout au long de la saison.

 

Dans cette optique de classification, on sépare les résultats des hommes et des femmes et des catégories d’âge ont été établies, différenciant au classement les 21-39 ans, des 40-49 et enfin les 50 ans et plus (source www.iuta-online.org)

 

On remarque également la présence d’une multitude de classements prenant en compte différents critères : nombre de courses effectuées, nombres de courses terminées, nombre d’abandons, places finales, distance de la course…, en affectant plus ou moins d’importance à chacun d’entre eux. (cf statistiques en annexe 5).

 

Cette omniprésence des classifications, cette rationalisation constante, ce souci permanent de mesure rapproche l’ultra des autres sports dits « olympiques », où le mètre et le chrono ont le dernier mot. Mais ces classements reflètent-ils réellement le mérite des concurrents, chacun n’accordant pas la même importance, ne s’investissant pas autant dans l’activité ? Peut-on réduire les exploits de tous ces individus, véritables défis personnels, aventures humaines, à de simples chiffres ?

 

IV)       Conclusion

 

L’ultra triathlon présente de nombreuses similitudes avec les sports dits « traditionnels », il apparaît alors comme un sport ancien. Sa logique interne, que P.Parlebas (1994) définit comme «  l’ensemble des traits pertinents d’une activité », se rapproche de celle des sports classiques, son organisation est ainsi régie par un fonctionnement institutionnel des plus communs, à savoir, par l’intermédiaire d’une fédération, dans la lignée de tous les sports olympiques. Ces instances ont à leur charge l’établissement des règles et la vigilance de leur respect, garantissant l’égalité des concurrents. Elles officialisent également les résultats des courses dans lesquelles des individus « normaux », dont on peut souligner l’attachement à des valeurs morales traditionnelles, s’affrontent, mais se battent surtout contre eux-mêmes dans une volonté constante de dépassement de soi.

Cette approche s’appuie essentiellement sur un paradigme individualiste que l’on retrouve chez des sociologues tels que Max Weber, perspective selon laquelle le comportement de l’individu est considéré comme le résultat de ses choix. Sa participation relève donc de décision personnelle, fruit de calculs rationnels prenant en compte les coûts et les bénéfices potentiels de l’action. L’individu, alors perçu comme acteur, s’engage donc consciemment dans sa pratique lorsque les possibilités, les opportunités offertes par celle-ci (valeurs véhiculées, image dégagée, effort demandé…) sont en adéquation avec ses attentes.

Cependant une étude plus approfondie, dépassant cette analyse extérieure, permet de mettre en évidence d’autres caractéristiques de la discipline et de voir que l’ultra triathlon s’inscrit dans la lignée des sports modernes, au sens où, il poursuit par des moyens différents des finalités identiques. Il s’avère être, en effet lui aussi une réponse à l’évolution de la société tout comme le sont les sports de glisse ou les sports extrêmes.

En adoptant dans une seconde partie une vision d’ordre structuraliste, considérant les structures sociales comme des moyens nécessaires pour répondre à certain besoins, supposant une subordination de l’individu et de ses comportements aux structures sociales auxquelles il est confronté, on peut alors mettre en évidence les relations existantes entre le développement de l’ultra triathlon et celui de la société moderne.

 



[1] (U1/18 ; U1/21), (U3/25)

[2] (U2/33), (U1/51), (U4/40)

 

[3] Etude de 1998 citée par M. Barthélémy (2002)

[4] : cité par Faure J.M, Suaud C. (2003)

[5] Baudrillard J., cité par Loret, 1995, p91

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