I)
Cadre théorique : sport ancien,
sport moderne
De nombreux critères ont été envisagés pour classer les activités sportives : leur apparition dans le temps, leur structure (règle, mode d’affrontement, utilisation de l’espace...) ou encore l’analyse des pratiquants. Dans cette optique visant à essayer de regrouper les pratiques, de déterminer des filiations, afin de mieux en comprendre les manifestations, quelle place attribuer à l’ultra triathlon ? De quelle autre pratique peut on le rapprocher, à quel sport s’apparente t’il ?
Bien difficile de répondre à cette question apparemment anodine, les définitions de ce terme sont en effet multiples et font l’objet de nombreuses controverses, chacun y allant de son point de vue quant aux origines, aux caractéristiques et aux manifestations de ce phénomène.
P. Arnaud recense trois théories quant à la naissance du sport :
- Pour certains, le sport ne constitue que la forme évoluée des jeux et revêt un aspect profondément humain donc universel et éternel. Selon R.Callois (1958), les pratiques physiques datent de la nuit des temps, sont apparues avec l’homme, et le terme de sport n’est que l’appellation moderne d’une activité ancestrale.
- D’autres,
comme B.Jeu (1987), dans la lignée de P. De Coubertin, voient l’origine des
pratiques sportives dans
- Enfin, l’hypothèse la plus fréquemment retenue consiste à percevoir le sport comme un phénomène particulier, né en Angleterre au cours du XIXème siècle et caractéristique de l’époque contemporaine. G.Vigarello (2002, deuxième partie : l’émergence du sport moderne), souligne que son apparition répond à un effet de conjoncture avec la réunion de circonstances politique, sociale, scientifique, économique… favorables. Le sport apparaît alors comme un indice culturel de la modernité fruit du modèle industriel.
Pierre de Coubertin (1922) parle du sport comme du « culte volontaire et habituel de l’effort musculaire intensif, appuyé sur le désir de progrès, et pouvant aller jusqu'au risque »
Georges Hébert (1925), le définit quant à lui comme « tout genre d’exercices ou d’activité physique, ayant pour but la réalisation d’une performance et dont l’exécution repose essentiellement sur l’idée de lutte contre un élément défini : une distance, une durée, un obstacle, une difficulté matérielle, un danger, un animal, un adversaire et par extension soi-même ». On voit que les définitions du sport sont multiples, selon qu’elles prennent en compte, tel ou tel aspect que revêt ce phénomène complexe. Selon qu’elles mettent en avant tel ou tel domaine de ce que l’on a baptisé « système des sports » (Yonnet, 1998) à savoir, l’ensemble des champs se rapportant aux activités physiques et sportives.
Plus près de nous, Irlinger (1988) souligne l’aspect subjectif de la définition du sport en affirmant que « le sport, c’est ce que font les gens quand ils pensent qu’ils font du sport ».
Il n’y a donc pas un sport mais des sports comme l’affirme J.Defrance (1995) et toute définition implique nécessairement une prise de position, une réduction de ce phénomène à certains de ses aspects.
Si les manières de définir le sport sont multiples et variées, les tentatives et les critères de classification ne sont pas moins nombreux. On oppose ainsi les sports individuels aux sports collectifs, les sports masculins aux sports féminins ou encore les sports d’intérieur à ceux d’extérieur. En éducation physique et sportive, les activités sont regroupées dans les programmes en 8 groupes distincts que constituent : les sports de combat, les sports de raquette, les activités gymniques, la natation, les sports collectifs, les APPN, les activités athlétiques et les activités d’expression. (B.O., 1996)
P.Parlebas (1994) utilise quant à lui la notion de « situation motrice », à savoir, les formes d’interactions proposées par la pratique (coopération, opposition…) et les spécificités du milieu dans lequel elle s’inscrit (certitude, incertitude…) pour classer les activités de manière cohérente.
Dans cette préoccupation permanente de catégorisation, cette volonté constante de rassembler les pratiques en fonction de leur similitude, où placer l’ultra triathlon, de quelle famille le rapprocher, sur quels critères s’appuyer ?
Nous retiendrons pour notre étude une classification historique des disciplines sportives en nous appuyant notamment sur les travaux de C.Pociello (1995) et d’A.Loret (1995). Ces deux auteurs, dans leur analyse de l’évolution du phénomène sportif, soulignent les changements majeurs intervenus dans les modes de pratique au cours de la fin du XXème siècle. Ils différentient ainsi deux catégories bien distinctes : d’une part les sports traditionnels (A.Loret parle de « culture digitale ») et d’autre part les sports modernes (« culture analogique »), attribuant comme cause à cette rupture, les changements sociaux intervenus dans les années soixante dix. Chacune de ces deux cultures sportives, met en avant des investissements particuliers du corps, dans des cadres spatio-temporels spécifiques, traduisant une mentalité et un style de sociabilité propre.
Leur apparition est antérieure aux années 70, il s’agit :
- des « activités de base » comme l’athlétisme ou la natation, qui sont à l’origine même de l’émergence du sport tel que nous l’avons définit précédemment.
- de pratiques issues des jeux traditionnels qui sont codifiées au cours de la deuxième moitié du XIXème siècle comme le football, le tennis…
- de création telles le volley-ball ou le basket-ball.
a) C.Pociello : les sports traditionnels
Les sports traditionnels se caractérisent par la présence de règlements élaborés par les institutions dirigeantes, ces pratiques sont basées sur la recherche de performance et classent systématiquement les individus, les hiérarchisent en mesurant le temps mis, l’espace parcouru ou le nombre de points marqués…
La compétition constitue le fondement de ces pratiques. Les contraintes règlementaires importantes codifient les modalités d’organisation : des engins à utiliser aux exigences concernant la réalisation en passant par les modes d’affrontement des différents protagonistes.
On retrouve dans ce groupe d’activités, les sports « britanniques », ou sports olympiques, mettant en avant les notions d’affrontement loyal individuel ou collectif, les valeurs de l’effort, de la rigueur et du travail.
b) A.Loret : la culture digitale ou sport d’utilité publique
La pratique de ces activités, s’inscrit pour A.Loret dans une obsession de rationalité, un culte de l’ordre et de la planification. La mesure du temps, de l’espace conduit inévitablement à un classement chiffré, une hiérarchisation, et reflète un fonctionnement binaire (victoire ou défaite) sans alternative possible. L’organisation du sport est calquée sur le fonctionnement de la société industrielle, la logique sportive reproduit alors la logique économique.
Les recherches scientifiques permettent de justifier de l’efficacité des techniques, de les comprendre, et légitiment leur place dans un apprentissage programmé de l’activité.
Le corps est standardisé, il reproduit des techniques précises, les mouvements sont clairement définis, droits, nets.
Cette culture valorise un modèle égalitaire, met en avant les notions d’effort, de travail, de méritocratie nécessaires au bon fonctionnement de la société, A.Loret (1995 p175) parle de « cléricature sportive ». En prônant une forme d’ascétisme et développant chez les individus des valeurs républicaines : la solidarité, l’abnégation, le sens de la loi et du respect de la règle, de même qu’une certaine soumission à l’institution, elle contribue à en faire des citoyens utiles. Dans ces épreuves organisées en dehors du cadre de vie habituel (espace et temps à part) où dominent l’âgon et l’alea, le résultat prime sur la participation.
Ces pratiques qui apparaissent à la fin des années soixante, en parallèle à l’émergence des mouvements de contestation sociale, ne vont cesser de se développer au cours des décennies suivantes devenant un véritable symbole de la société actuelle.
Ce nouveau courant, regroupant diverses pratiques, répond à des appellations variées : sports modernes, sports extrêmes, sport de glisse, pratiques alternatives.
a) C. Pociello (1987) : « les Sports Californiens »
C.Pociello (1995) souligne les orientations de l’évolution des nouvelles pratiques, il distingue ainsi des tendances lourdes et des faits, des indices porteurs d’avenir.
Les tendances lourdes se manifestent par la massification des pratiques, leur féminisation progressive, l’allongement de la vie sportive des pratiquants et la recherche de contraintes minimales.
Il note également un engouement croissant pour la pratique d’activités en dehors de toute institution et remarque un glissement vers une certaine hybridation (ou combinaison) des pratiques engendrant l’apparition de formes nouvelles. Ces changements traduisent une quête de la part des pratiquants, d’une identité propre, de plus d’autonomie et d’indépendance.
Les « sports californiens », comme il les nomme sont des pratiques instrumentées, récentes, technologiques, investissant des espaces libres et permettant aux petits groupes de pratiquants d’éprouver des sensations nouvelles, des aventures, assouvissant ainsi leur soif de vertige.
G. Vigarello (1992) parle de « vertige de l’intime », d’activités naturocentrées, hedonistes, egocentrées et sophistiquées pour résumer les aspirations des adeptes de ces sports nouveaux.
b) A. Loret : la culture analogique ou le sport d’utilité ludique
A la culture digitale, A. Loret oppose dans son ouvrage « Génération Glisse », la culture analogique. Il situe l’émergence de cette culture alternative au début des années soixante aux Etats-Unis en réaction à une société matérialiste de moins en moins humaine. L’apparition des sports de glisse s’inscrit donc dans un mouvement de contestation sociale beaucoup plus large : l’anticonformisme, ces changements introduisent de nouvelles pratiques, mais révèlent surtout un nouvel esprit de pratiquer.
La culture analogique met en avant l’aspect festif de la pratique, valorisant le vécu personnel les sensations individuelles et le plaisir, là où la culture digitale tentait de tout objectiver, de tout normaliser. Dans ce culte du multiple (hybridation des pratiques, nuances…), la priorité est donc accordée à la spontanéité, il convient « d’agir avant de penser », de laisser faire l’instinct et de se fier à ses sensations et à son « feeling ».
L’organisation qui en découle est des plus sommaire, les règles cèdent la place à l’improvisation, la compétition au défi et le cadre normatif est abandonné au profit de pratiques sauvages. Toutes les contraintes s’effacent favorisant la création, les actions déraisonnables, démesurées, inutiles permettant à l’individu d’être lui-même, de vivre pleinement chaque instant.
L’apprentissage n’est dès lors plus programmé, mais s’effectue sur le tas, le savoir-faire remplace le savoir. La pratique s’insère réellement dans le cadre de vie de l’individu, devient véritablement un style de vie, on recherche une marginalité, garantie de ne pas subir la banalité du quotidien et de procurer des sensations hors du commun.
De quel côté placer l’ultra triathlon ? Du côté des sports anciens, d’utilité publique, avec les pratiques « archaïques » dont il promeut des valeurs similaires (effort, courage, loyauté…), et auxquelles son organisation ressemble fortement (classement, normalisation systématique, réglementation…) ? Ou du côté des sports modernes, d’utilité ludique, avec les pratiques nouvelles, en se tournant tout comme celles-ci vers la recherche de sensations, d’identité personnelle et en rejetant le conformisme grâce à la démesure ?
Qui sont ces hommes et ces femmes qui s’engagent dans ces épreuves démesurées, pourquoi le font-ils ? Par nostalgie d’une époque révolue, s’accrochant à des valeurs traditionnelles et tentant ainsi de sauvegarder le passé ? Où doit-on les considérer au contraire, comme des avant-gardistes, des pionniers, préfigurant ce que sera le sport de demain ?
L’ultra triathlon, relève-t-il d’une pratique dépassée, ancienne, est-il le fait de quelques marginaux inconditionnels, irréductibles, correspondant à une époque révolue et donc condamnée à disparaître progressivement ? Ou reflète-t-il les pratiques du futur, traduisant l’évolution des sociétés contemporaines et est donc appelé à se développer ?